Réinventer et reconstruire l’aide au développement : un défi pour les entreprises de l’économie sociale en Afrique – par Cyrille DJOWAMON

Cyrille Djowamon

Réinventer et reconstruire l’aide au développement : un défi pour les entreprises de l’économie sociale en Afrique – par Cyrille DJOWAMON, agroéconomiste béninois et partenaire du COMEF.

 

 

Résumé

Depuis près d’un siècle, notre société a vu le développement d’innovations où le « social » et l’ « économique »,  se rejoignent et interagissent. Ainsi, entre le « tout-marché » et le « tout-État » sont apparues des innovations qui relèvent de l’économie solidaire, de l’économie sociale. De par la force de mobilisation qu’elles portent, ces initiatives s’affichent comme des alternatives pertinentes qui méritent l’attention des acteurs de développement. La promotion et le renforcement de ces initiatives pourraient être un gage de réussite pour l’aide au développement. Avec un appareil d’Etat qui s’allume toujours en retard, l’essentiel des filons ayant été rongés par la corruption, une gestion inclusive de l’aide au développement qui place la société civile au poste de commande me semble une alternative porteuse. De nos éloges sur les vertus de l’économie sociale, beaucoup y liront une certaine naïveté, une certaine candeur et même peut-être un optimisme ingénu. Il me semble cependant que personne d’honnête ne pourra reprocher aux entreprises de l’économie sociale un manque de sincérité et d’engagement. Nos économies pourraient-elles s’affranchir des normes, paradigmes, théories et modèles actuels de développement qui ont montré pourtant leurs limites ? Questionne-t-on souvent avec une anxiété à peine voilée. A cette interrogation, nous répondons par l’affirmatif. En effet, aujourd’hui la promotion d’un autre projet de développement axé sur une finalité plus humaine est devenue une exigence fondamentale car il convient de réhabiliter des dispositifs dans l’équilibre global par un processus de développement de ‘’l’intérieur’’.

INTRODUCTION

Le concept de développement n’en finit pas de poser problème aux théoriciens comme aux praticiens du développement. Et pour cause, l’augmentation des disparités de niveau de vie entre pays du monde ou entre régions d’un même pays, malgré le volume de l’aide au développement et les politiques nombreuses affichant un objectif de réduction des inégalités, constitue à la fois une énigme et une menace potentielle pour l’équilibre social, voire parfois politique. Les tentatives pour trouver des régularités ou pour édicter des méthodes générales en matière de développement se sont révélées dans l’ensemble assez décevantes. C’est alors qu’une grande partie de la littérature récente sur le développement insiste sur certains facteurs négligés dans la littérature économique, comme l’importance des réseaux sociaux dans la performance économique. Depuis près d’un siècle, notre société a vu le développement d’innovations où le « social » et l’ « économique »,  se rejoignent et interagissent. Ces pratiques perdurent dans nos sociétés et s’affinent même en matière de méthodes d’intervention. Dans la plupart des pays du monde et depuis quelques décennies, des initiatives économiques populaires associent des gens pour ‘’entreprendre autrement’’. Ces initiatives, ainsi que les dispositifs novateurs qu’elles initient et qu’elles animent témoignent de pratiques de solidarité où ‘’l’économique’’ et le ‘’social’’ se croisent et interagissent. Il ne serait donc pas juste de prétendre que la seule logique capitaliste prévaut, car plusieurs logiques guident l’essor de développement économique et social de nos sociétés : celle du marché assurément, mais aussi celle de l’Etat et celle des entreprises collectives et de la société civile, donc de l’économie sociale. Cette pratique est d’autan plus courant de nos jours  car la conjoncture actuelle, particulièrement défavorable appelle à des actions pertinentes et innovantes. Ainsi, entre le « tout-marché » et le « tout-État » sont apparues des innovations aujourd’hui familières (FOUREL, 2001 ; DEMOUSTIER, 1995) telles que les mutuelles d’assurances sociales, les associations de loisir populaires, les coopératives de logement social, les associations caritatives ou les coopératives de production, activités que l’on regroupe sous le terme générique d’économie sociale. Depuis près d’un demi-siècle, cette économie sociale se trouve relayée par de nouvelles formes d’initiatives, désignées sous le terme d’économie solidaire. Cette économie solidaire s’appuie sur les valeurs et les spécificités de l’économie sociale traditionnelle, qu’elle cherche à revivifier. Elle s’affirme désormais par de nouvelles initiatives des citoyens, qui cherchent à répondre aux nouvelles attentes des personnes, notamment en matière de solidarité, de protection de l’environnement et de création de nouveaux services. En revendiquant un droit à produire autrement et à créer de la valeur économique en même temps que de la valeur sociale, ces projets entrepreneuriaux d’un nouvel ordre posent de réels défis en termes de démarche d’accompagnement et d’outils associés.

Il sera question pour nous, dans ce travail, de montrer que le renforcement des entreprises de l’économie sociale pourrait-être une réponse pertinente à l’efficacité de l’aide au développement. D’ores et déjà, nous devons souligner qu’il ne s’agira pas pour nous ni d’énumérer les entreprises de l’économie sociale, ni de rendre compte au cas par cas des actions des unes et des autres. Ce serait un travail fastidieux, en tout cas irréaliste. Par ailleurs, les exigences formelles et la nature de notre travail ne nous le permettent pas.

Au terme de cette réflexion, les contributions théoriques et empiriques nous permettront d’appréhender le rôle et la place de l’économie sociale et solidaire dans la performance économique de l’aide au développement d’où l’intitulé de notre réflexion : Réinventer et reconstruire l’aide au développement : un défi pour les entreprises de l’économie sociale.

Problématique

Notre époque est unique : jamais le développement ne nous aura placés devant tant de défis et jamais nos modèles de développement n’auront été si peu adaptés au contexte. On ne compte plus les ouvrages qui attirent notre attention sur la nécessité de repenser le développement. Outre le défi d’une vie décente pour tous dans le contexte actuel de croissance économique et démographique, une des résultantes de notre modèle de développement se trouve dans les écarts de niveau de vie entre les personnes. Autrement dit, notre modèle de développement ne produit pas de l’équité. S’il est vrai que les écarts entre les riches et les pauvres existaient depuis toujours, aujourd’hui, la présence et le niveau de ces écarts s’expliquent mal. En effet, avant la Révolution Industrielle c’est-à-dire vers 1700, l’écart de revenu moyen était de 1 pour 2, c’est-à-dire que le riche avait, en moyenne deux fois plus que le pauvre (Paul  BAIROCH, cité par R. DUMONT dans : un monde intolérable, Seuil, 1988). Aujourd’hui,  l’écart entre les Etats Unis d’Amérique, avec un PNB par personne estimé à 43 743 $ en 2005 et le Bénin avec un PNB par personne qui était de 514 $  la même année  est de 1 pour 85 et de 1 pour 456 entre les USA et le Burundi qui avait un PNB par personne à peine égal à 96$ en 2005! (PNUD, 2007). A la veille du Forum mondial de Davos (Suisse), l’ONG Oxfam publie un rapport estimant que près de la moitié des richesses mondiales sont détenues par 1% de la population, et que les inégalités continuent à se creuser. Bas du formulaireLes 85 personnes les plus riches du monde possèdent autant que la moitié la plus pauvre de la population, soit 3,5 milliards de personnes. Cette statistique, volontairement choc révèle les failles de notre modèle développement actuel. Ainsi, près de la moitié des richesses mondiales sont aujourd’hui détenues par 1% de la population. Cette même proportion prise à l’échelle d’un pays fait dire à Oxfam que les 1% les plus riches ont augmenté leur part de revenu dans 24 des 26 pays pour lesquels des données sont disponibles entre 1980 et 2012. En Chine, au Portugal et aux États-Unis, les 1% les plus riches ont plus que doublé leur part de revenus depuis 1980. Même dans les pays réputés plus égalitaires comme la Suède et la Norvège, la part de revenus allant aux 1% les plus riches a augmenté de plus de 50%. Pour expliquer ce creusement des inégalités, l’ONG pointe la dérèglementation financière, les systèmes fiscaux biaisés, l’évasion fiscale, mais également les mesures d’austérité, les politiques défavorables aux femmes et la confiscation des recettes issues du pétrole et de l’extraction minière. Dans les pays en développement, le niveau de corruption particulièrement élevé inhibe tous les efforts et sapent toutes les attentes placées dans les « aides extérieures », les fameuses « aides au développement ». Sans une véritable action pour réduire ces inégalités, les privilèges et les désavantages se transmettront de génération en génération, comme c’est le cas actuellement. Nous vivrons alors dans un monde où l’égalité des chances ne sera plus qu’un mirage.  Notre société est donc largement victime du capitalisme qui est producteur d’exclusion sociale, d’inégalité économique et de désastres écologiques. Elle  attend donc de l’économie sociale des solutions alternatives  et innovantes porteuses d’une culture de  responsabilité sociale et de solidarité et participant à la construction d’une société pour ” vivre et entreprendre ensemble  et autrement”, et garantir un développement économique  porteur d’espoir. La question qui se pose alors est de savoir si cette  alternative est-elle possible? De quelles manières est-il souhaitable de solliciter les entreprises de l’économie sociale  pour plus d’efficacité dans les aides au développement? Quel est  l’impact des entreprises de l’économie sociale  sur le bien-être collectif? Mais d’abord, qu’est-ce qu’une entreprise de l’économie sociale ? Ce sont là des interrogations autours desquelles tournera la présente réflexion.

Economie sociale : une définition qui fait débat !

“Ni l’Etat, ni le privé”, tel est le raccourci utilisé par certains auteurs pour désigner le “troisième secteur” ou “tiers secteur”  ou secteur de l’économie sociale. Une définition de l’économie sociale par son contraire qui, pour courte et commode qu’elle paraisse, n’en est pas moins insatisfaisante, car elle indique ce que n’est pas l’économie sociale, sans réussir à vraiment dire ce qu’elle est. De plus, ce raccourci néglige de prendre en compte la forte imbrication que l’on observe parfois entre agents d’Etats et entreprises privées dans des réseaux relevant plutôt de l’économie sociale.

La difficulté majeure est de produire une définition exhaustive, couvrant les réalités visées. L’approche dite juridico-institutionnelle rassemble dans l’économie sociale les coopératives, les mutuelles, les associations et les fondations. Si une telle approche paraît relativement satisfaisante, elle devient problématique (même dans un contexte européen ou occidental) lorsqu’elle est croisée avec l’approche dite normative, qui s’intéresse aux principes et modes de fonctionnement des organisations relevant du secteur : l’autonomie de gestion, le mode de décision démocratique et la rémunération du travail plutôt que du capital.

Une telle définition tend à gommer la dimension politique de l’économie sociale, projet ou somme de projets de société visant à lutter contre l’exclusion ou la marginalisation sociale. De ce fait, ces projets de société s’emploient à contrecarrer l’emprise toujours plus grande du capital et plus particulièrement du capital financier sur le fonctionnement des entreprises et de la société à l’heure de la globalisation.

L’économie sociale, c’est pour nous l’espoir d’une société citoyenne, décentralisée, équitable  pour ne pas dire égalitaire – grâce à la multiplicité des initiatives faisant passer le droit du travail devant celui du capital, et gérant ce capital selon des objectifs conjointement consentis et non au gré des taux de profit.

A notre avis, conceptualiser l’économie sociale comme tout espace d’organisation, de résistance et/ou de transformation sociale, mais également de réduction des inégalités et des exclusions face aux courants politiques et économiques dominants dans les sociétés humaines nous paraît une approche féconde. Une telle approche présente l’avantage d’ouvrir le spectre de l’économie sociale au-delà des modalités que nous en offre l’histoire des sociétés, surtout celles occidentales. En effet, les divers systèmes politiques et économiques développés par les sociétés africaines (avant et depuis les contacts avec les sociétés d’outre-mer) ont produit eux aussi des groupes identitaires, des inégalités et des exclusions sociales, mais également des formes endogènes de résistance, de remise en cause de l’ordre établi.

Economie sociale : Définition de base

De tout ce qui précède, appartient au secteur de l’économie sociale :

  1. Des entreprises dont les finalités ne sont pas de servir les intérêts de détenteurs de capitaux, mais de remplir des fonctions sociales, au sens où l’activité vise à assurer conjointement et explicitement la viabilité économique et l’utilité sociale.
  2. Des acteurs qui s’associent pour créer des entreprises qui répondent aux besoins de base d’un groupe ou d’une collectivité locale.
  • Des structures et des règles orientées vers la participation démocratique et qui ne répartissent pas le pouvoir en fonction du capital détenu.
  1. Des activités collectives de production de biens ou de services se développant sur les marchés (privé ou public) à partir d’un travail de coopération entre associés d’une même entreprise.
  2. Des entreprises dont le patrimoine est collectif : les surplus, profits et ristournes étant de caractère inaliénable.

En termes plus généraux, le sens premier et fondamental attribué à l’économie sociale est de s’associer pour entreprendre autrement selon l’heureuse formule de DEMOUSTIER (2001). De tous les débats de définition à propos de l’économie sociale, il nous semble que la proposition de DEMOUSTIER est la plus pertinente de toutes car le fait de la définir comme « une association pour entreprendre autrement » prend en compte les trois dimensions de cette action collective sans en privilégier une au départ : la dimension sociale (s’associer), la dimension économique (entreprendre) et la dimension politique (autrement).

L’économie sociale comme action collective : les trois dimensions

S’associer Besoins socioéconomiques, socioculturelles et socio politiques de se regrouper dans des organisations démocratiques. Dimension sociale
Entreprendre Affronter le marché de production de biens et ou de services Dimension économique
Autrement Pluralité d’engagements citoyens avec des mobiles socio politiques divers Dimension politique

 Economie sociale  d’hier à aujourd’hui : les révélations de l’histoire

L’association, aussi ancienne que la vie en société.

Même si l’économie sociale moderne a trouvé ses principales expressions au cours du XIXè siècle, son histoire remonte aux formes les plus anciennes des associations humaines. On peut même dire que la genèse de l’économie sociale se confond largement avec la lente émergence de la liberté d’association au fil des siècles. (Defourny, 1994)

Des corporations et des fonds de secours collectifs existaient déjà dans l’Egypte des pharaons. Les Grecs avaient leurs ‘’hétairies’’ pour se garantir une sépulture et pour l’organisation rituelle des cérémonies funéraires, tandis que les Romains se groupaient en collèges d’artisans et en « sodalitia », associations plus politiques. Avec l’effondrement de l’empire romain ce seront les associations monastiques qui deviendront partout en Europe les refuges de l’associationnisme primitif autant que des arts, des sciences et des traditions, des couvents ; des monastères, des abbayes ; des prieurés ; des commanderies, des chartreuses ; des ermitages, etc. Au IXè siècle, les premières guildes apparaissent dans les pays germaniques et anglo-saxons, puis à partir du XIè siècle émerge la confrérie, groupement plus organisé de laïcs qui s’affirme en dehors des couvents pour répondre à des besoins pratiques d’assistance, d’entraide et de charité. Quant aux associations compagnonniques, elles se développent dès le XIVè siècle et, progressivement, elles s’assurent dans les métiers les plus qualifiés une certaine maîtrise du marché du travail.

En fait, la réalité associative de l’époque médiévale est très riche. Elle s’exprime sous des formes et des appellations multiples : confrérie, guilde, charité, fraternité, communauté, etc. Et il semble bien que ces pratiques et formes associatives soient universelles : on pourrait citer les sociétés agricoles de secours mutuels en Chine sous la dynastie des Tang (VIIè et VIIIè siècles) ; les corporations alimentaires de la Byzance médiévale ; les guildes post-médiévales du monde musulman, les castes professionnelles en Inde ou encore les confréries d’artisans et les groupes de travail dans l’Afrique précoloniale et l’Amérique précolombienne. Au regard de cette mouvance associative, l’historien Nourrisson va jusqu’à affirmer que :

« tous les progrès majeurs de la vie économique et politique du moyen Age reposent sur des formes d’organisation associative ». (Nourrisson, 1920 )

Pourtant ce foisonnement associatif ne doit pas faire illusion. Ainsi, en Europe, un groupement volontaire ne peut exister en dehors de l’Eglise, de l’Etat ou des autres autorités en place que sous des formes précises dont les règles d’admission et de fonctionnement sont strictement codifiées. Cette vigoureuse mise sous tutelle s’accompagne de privilèges pour l’association qui devient alors une corporation d’Etat, une institution de l’ordre féodal.

Cependant, en marge du monopole corporatif aux structures rigides et hiérarchiques, subsistent ou apparaissent de nombreuses formes associatives qui inquiètent le pouvoir et que celui-ci tente continuellement de réprimer, d’interdire ou de soumettre.

A partir du XVIIIe siècle, les ‘Friendly Societies’ se multiplient en Angleterre ; leur but est de fournir à leurs membres des allocations en cas de maladies ou de décès, en contrepartie de cotisations régulières. Elles se répandront par la suite aux Etats-Unis, en Australie et en Nouvelle-Zélande. En ce siècle des lumières, la société civile est de plus en plus vivante : à côté des institutions charitables, héritées du passé, apparaissent des sociétés savantes, des cercles littéraires et musicaux, des sociétés récréatives et des clubs d’affinités. Mais il faudra attendre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle pour que des lois offrent un cadre juridique aux formes d’organisation (coopérative, mutualité, association sans but lucratif) qui composeront l’économie sociale moderne. (Defourny, 1992 ; Defourny, Develtere et Fonteneau, 1994).

 Le pluralisme idéologique de l’économie sociale

Dans les pays occidentaux, de multiples initiatives de type coopératif et mutualiste sont apparues avant même d’être légalement reconnues. Cet associationnisme ouvrier et paysan du XIXe siècle est en fait inspiré par plusieurs courants d’idées qui marqueront tout l’itinéraire de l’économie sociale et qui soulignent son pluralisme politico-culturel depuis ses sources jusqu’à ses manifestations contemporaines.

Le socialisme associationniste joue un rôle fondamental, avec les utopies de R. Owen,  W. King, Ch. Fourier, H. de Saint Simon et autres Proudhon. Jusqu’en 1870, les penseurs du socialisme associationniste, qui promeuvent surtout les coopératives de producteurs, domineront même le mouvement ouvrier international au point que l’on identifiera souvent ‘socialisme’ et ‘économie sociale’. Même Karl Marx se montrera dans un premier temps favorable à la coopération. Mais ses thèses collectivistes vont progressivement emporter une partie croissante du mouvement ouvrier dans le processus de transformation de la société. Au mieux elle (l’économie sociale) restera, comme pour Jean Jaurès, un moyen d’améliorer la condition des plus pauvres et de les éduquer, ainsi qu’un puissant outil pour rassembler des ressources et organiser la propagande au service du combat politique.

Le christianisme social participe lui aussi au développement de l’économie sociale. Beaucoup d’initiatives naissent à partir du bas clergé et de communautés chrétiennes, mais au niveau de l’Eglise-institution, c’est surtout l’encyclique ‘’Rerum Navarum’’ en 1891, qui traduit un encouragement à l’économie sociale.

D’une manière générale, les chrétiens sociaux du XIXe siècle appellent de leurs vœux des ‘’corps intermédiaires’’ pour lutter contre l’isolement de l’individu, tare du libéralisme, et contre l’absorption de l’individu dans l’Etat, piège du Jacobinisme.            Parmi certains penseurs du libéralisme, on trouve aussi une ouverture à l’économie sociale. Plaçant la liberté économique au-dessus de tout et récusant les ingérences éventuelles de l’Etat, ceux-ci insistent surtout sur le principe du self-help. En ce sens, ils encouragent les associations d’entraide parmi les travailleurs. Même si leurs positions sont loin d’être identiques. On peut rattacher à cette école libérale deux personnalités majeures de l’histoire de la pensée économique : L. Walras pour l’importance qu’il accorde aux associations populaires et J. S. Mill pour son plaidoyer en faveur du dépassement du salariat par l’association de travailleurs.

On pourrait encore citer d’autres courants de pensée comme par exemple le «solidarisme» de Charles Gide. Mais l’enseignement majeur à retenir ici est bien qu’en Europe, l’économie sociale moderne s’est forgée au carrefour des grandes idéologies du XIXe siècle et qu’aucune d’entre elles ne peut en revendiquer une paternité exclusive.

La diversité des inspirations religieuses

On pourrait montrer que ce pluralisme philosophique se retrouve à l’échelle mondiale. On se contentera, à travers ces lignes de souligner la variété des imprégnations religieuses, culturelles et politiques de l’économie sociale aux quatre coins du globe.

  • Dans la religion chrétienne :

A l’intérieur de la tradition chrétienne, notons d’abord que le protestantisme a, comme le catholicisme, nourri divers mouvements coopératifs et mutualistes. Aux Etats-Unis puis à l’Ouest du Canada, les communautés protestantes Huttérites ont depuis plus d’un siècle créé de nombreuses structures de type coopératif et cherché à travers elles des modes de production et d’organisation conformes aux valeurs de leur foi et de leur vie communautaire. Quant au catholicisme, son influence a été particulièrement importante dans l’histoire du mouvement coopératif surtout au Québec. Les opinions économiques et sociales des meneurs catholiques des mouvements sociaux de l’époque se traduisent notamment par la mise sur pied de coopératives et d’organisations associatives qui visent à améliorer l’existence quotidienne des populations défavorisées.

  • Dans le Judaïsme :

Si l’on se tourne vers le judaïsme, il est tout aussi manifeste que les pionniers sionistes qui, au début du XXè siècle, ont posé les bases de l’actuel mouvement Kibboutz étaient inspirés par les prophéties de grandes figures bibliques. Bien qu’aujourd’hui très institutionnalisé et intégré dans le paysage social, politique et économique israélien, le mouvement Kibboutz fait encore fonction de laboratoire reconnu pour l’application des principes de la religion juive.

  • Dans l’Islam :

Quant à l’Islam, il sert lui aussi de référence pour de nombreuses initiatives sociales. Ainsi des banques dites islamiques cherchent à développer des pratiques non capitalistes et refusent le principe de l’intérêt sur le capital. A ce niveau, on notera une convergence doctrinale entre plusieurs religions. En effet, si la tradition islamique refuse que l’on paie l’intérêt sur un emprunt (riba), le judaïsme se réfère à l’ancien testament pour interdire la pratique de la rente. Quant au christianisme, il a toujours eu, lui aussi, un regard critique sur la question de la rente ou de l’usure. La Grameen Bank, au Bangladesh, est un bel exemple de projet marqué par la culture musulmane. La philosophie de cette banque offre une lecture émancipatrice de l’Islam et souligne le rôle capital que les femmes ont à jouer dans le développement, tout particulièrement celles qui sont les plus faibles sur le plan économique (Yunus, 1997)

  • Dans le Bouddhisme :

Comme les religions déjà évoquées, le Bouddhisme connaît bien des variantes. Bien qu’il soit difficile d’y repérer un courant dominant en termes de prescriptions socio-économiques, on peut parler d’une réelle influence bouddhiste dans certaines initiatives économiques non centrées sur le profit ainsi que dans certains types d’engagements volontaires et de coutumes philanthropiques que l’on retrouve très souvent en Asie. Le volontariat et la recherche d’une action « juste » (Karma) inspirent notamment des initiatives monastiques génératrices de revenus pour les pauvres, initiatives communautaires qui ne sont pas basées sur le profit mais sur des relations de don réciproque.

Et si on renforçait les entreprises de l’économie sociale ?

Aujourd’hui, l’accessibilité pour le plus grand nombre aux services sociaux de bases (santé, éducation, assainissement) à des conditions compatibles avec le niveau de vie des populations et avec la nécessité de gérer au mieux l’environnement est une exigence de vie, que dis-je, de survie. Le penchant interventionniste de l’Etat doit être remis en cause. Car la qualité et l’accès des populations aux services sociaux des bases demeurent peu satisfaisant. La gestion publique est fragmentée entre des institutions cloisonnées. Elle est parfois écartelée, le plus souvent dédoublée, entre un discours flatteur pour charmer le bailleur et la réalité des pratiques quotidiennes. Face à cette réalité, quels partenariats et avec quels types d’acteurs sont-ils susceptibles d’améliorer l’efficacité de l’aide au développement que nos Etats reçoivent de l’extérieur ? Une seule alternative s’offre, à mon avis et elle mérite qu’on l’expérimente : il faut promouvoir une gestion adaptée et inclusive. Cette gestion doit associer les entreprises de l’économie sociale. Elles y participeront avec une démarche de construction partenariale dans laquelle elles y apporteront leur force de mobilisation. De toutes les manières, sans la vitalité d’une société civile incroyablement dynamique dans les pays en voie de développement en particulier, le développement ne sera qu’un mirage. Dès lors, le renforcement de ces entreprises alternatives entre le privé capitaliste et l’Etat est une condition de premier ordre pour se frayer un passage vers le développement.

Au total, au terme de ces différents constats, nous retiendrons que l’économie sociale enrichie le développement économique et social par ses pratiques et le questionne par ses valeurs. Un développement  porté par l’économie sociale défend un modèle de développement autre que celui défendu par le capitalisme dominant. Le défi de l’économie sociale aujourd’hui est à notre avis  triple : repérer les besoins, définir une réponse de qualité et  faire reconnaitre sa capacité d’innovation.  De cette contribution sur les vertus de l’économie sociale, beaucoup y liront une certaine naïveté, une certaine candeur et même peut-être un optimisme ingénu. Il me semble cependant  que personne d’honnête ne pourra reprocher aux entreprises de l’économie sociale un manque de sincérité et d’engagement. La promotion d’un autre projet de développement axé sur une finalité humaine est devenue une exigence fondamentale car il convient de réhabiliter des dispositifs dans l’équilibre global par un processus de développement de ‘’l’intérieur’’.

Conclusion 

Indéniablement, l’avènement des entreprises relevant de l’économie sociale est un fait social marquant. La roue de l’évolution tourne en leur faveur, ce qui n’est pas sans risque naturellement. Quoiqu’il en soit, les entreprises de l’économie sociale peuvent  effectivement s’opposer en alternative et proposer au monde un modèle de développement. D’ailleurs, elles disposent d’atouts particuliers tels que la jeunesse de leur personnel en général, l’enthousiasme ; la fermeté et la volonté… Malheureusement, nous vivons une époque où le dévouement et la volonté seules ne suffisent plus à faire triompher une cause. Parfois consultées, plus souvent ignorées, c’est toute la problématique du rapport entre économie sociale et structures étatiques qui se trouvent  posée. C’est encore là la promesse, mais aussi le défi majeur à relever par tous les acteurs intervenant dans le développement.

De toute manière, il faut rappeler que contrairement aux innovations technologiques qui ont pour point de départ la recherche en laboratoire les initiatives sociales sont habituellement produites sur le terrain, par des praticiens plutôt que des scientifiques ; par du “learning by doing” ; par la confrontation des idées au sein d’instance démocratique. Sous la pression de la nécessité de nouvelles façons de faire sont imaginées et expérimentées.

En ce qui concerne l’économie sociale, elle est constituée de savoirs, de pratiques tacites d’apprentissage collectif qui ne sont pas nécessairement  codifiés et systématisés. Aussi, la réalité associative ne peut être abordée qu’en combinant à des éléments économiques de paramètres sociaux, politiques et même culturels.

En ce sens, c’est bien une véritable économie politique des associations qui doit progressivement se construire et dans laquelle il est utile dès aujourd’hui d’investir sur le long terme, pour privilégier la stabilité du tissu économique et social en Afrique.

Cyrille DJOWAMON
publié par le COMEF, le 07 mai 2016
PJUD-BENIN ONG – Servir la Communauté, ne jamais s’en servir !
Directeur Exécutif : DJOWAMON A.  Cyrille, Agro-Economiste, Expert  en Economie et Sociologie rurale; Spécialiste des organisations paysannes, Doctorant en Economie rurale
(229) 97 13 05 24 (229) 95 26 71 11 BP: 552 Parakou (Rép. du Bénin)

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