Pour éviter la rupture capacitaire de la Marine nationale en Outre-mer : repenser la programmation militaire navale

Pour éviter la rupture capacitaire de la Marine nationale en Outre-mer : repenser la programmation militaire navale

La récente décision de réaffectation du futur Bâtiment multi missions (B2M) Champlain des Antilles vers la Réunion et le Sud de l’Océan indien, si elle va permettre aux Forces Armées de la Zone Sud de l’Océan Indien et à la Marine nationale de ne pas atteindre un point de rupture capacitaire complet dans une région hautement stratégique à la souveraineté contestée, soulève cependant de légitimes inquiétudes sur la stratégie maritime et navale du gouvernement.

A compter qu’il y en ait une, car l’action gouvernementale française s’est, en ce domaine comme en d’autres, illustrée par l’inconséquence, voire l’incurie la plus complète. Ainsi le pétropédalage royal de la ministre de l’écologie, qui au bout de deux ans a enfin rendu une décision positive à deux compagnies pétrolières qui demandait le renouvellement de leurs droits de prospection dans les eaux de Jean-de-Noves. Ou les fanfaronnades triomphantes du Premier ministre Manuel Valls sur la vente de deux Mistral à l’Egypte après que le gouvernement français ait unilatéralement rompu l’engagement de les livrer à la Russie, aujourd’hui engagée pleinement dans le combat contre nos ennemis de l’Etat islamique. Mais c’est surtout l’insuffisance criante des moyens de défense et de surveillance du territoire ultramarin français qui suscite aujourd’hui le plus d’alarmes.

La situation dans l’Océan indien, où l’Etat, faute de moyens, est obligé de passer l’éponge sur des actes de pêche illégale malgré la présence en immédiate proximité d’un détachement militaire, le démontre à elle seule1. Elle ne doit cependant pas faire oublier les besoins des autres théâtres dans lesquelles la présence de la Marine nationale est tout aussi importante et vitale, notamment aux Antilles, ainsi que l’ont montré ses succès dans la lutte contre le narcotrafic en mer au dernier passage du mois. Ou dans le Pacifique et la Polynésie française, où le B2M Bougainville est attendu à Papeete courant 2016 pour y assurer l’ensemble des actions de l’Etat en mer, à savoir : la surveillance de la Zone économique exclusive française, la sauvegarde et l’assistance au profit des populations notamment en cas de catastrophe naturelle, la projection des forces de police ou de gendarmerie pour lutter contre l’immigration clandestine, le narcotrafic, la pêche illégale, et les patrouilles douanières qui n’ont plus, en Polynésie française, de patrouilleur depuis la perte de l’Arafenua, échoué le 1er juin 2014 sur le récif corallien de l’atoll de Tikei.

Attendu les décisions contradictoires, prises dans l’urgence, sans préparation ni vision, du gouvernement en matière de programmation militaire concernant l’action de l’Etat dans notre domaine maritime outre-mer, le Collectif Mer&Francophonie ne peut que s’interroger sur les futures dispositions prises en faveur de nos forces armées chargées de leur protection. Quelle garanties, ainsi, que le Bougainville rejoindra bien la Polynésie française – qui compte des effectifs militaires de 1250 personnes contre 2140 en 2008 – et qu’il n’en sera pas de ce B2M comme de son prédécesseur le Champlain ? Quelles garanties que le quatrième B2M, finalement commandé par la Direction générale des armées après l’Entrecasteaux (basé à Nouméa en Nouvelle-Calédonie), le Champlain et le Bougainville suite à la dernière actualisation de la loi de programmation militaire de 2013, sera affecté aux Antilles dépourvues du renfort attendu du second ?

Par ailleurs, si la robustesse, l’endurance, l’autonomie, la capacité et surtout la grande adaptabilité des B2M à différents types d’actions grâce à leur plate-forme multi-missions justifient leur qualification par le Ministère de la Défense de « couteaux suisses » de la Marine nationale, le COMEF s’interroge sur la pertinence de compter sur des bâtiments ne pouvant atteindre qu’une vitesse de 13 nœuds pour des missions de patrouille et d’interventions. Celles-ci réclament un certain degré de promptitude et de rapidité, surtout lorsque l’on sait que les porte-conteneurs naviguent aujourd’hui à près de 27 nœuds, et que le domaine maritime français compte 12 millions de km2… Alors que la plupart des grandes marines ont bien intégré la nécessité de remettre la vitesse au cœur des stratégies d’équipement naval, comme les Etats-Unis qui détiennent le premier domaine maritime mondial, pourquoi la France devrait-elle se contenter, pour la protection du sien, second mondial, de matériels inadaptés aux fonctions qu’on entend leur donner ?

Les forces de souveraineté2

A rebours de la politique de l’impréparation, de l’amateurisme et de l’inconstance d’un gouvernement contraint à distribuer des pansements face à l’hémorragie des moyens militaires de la France en Outre-mer, le Comef et le Rassemblement Bleu Marine appellent à plus de rigueur et de vision.

A commencer par une sérieuse refonte de la programmation militaire, qui n’a visiblement pas prévu de bâtiments en nombre et en types suffisants pour couvrir les besoins des Forces de souveraineté dans les cinq Zones de responsabilité prioritaire – Antilles, Guyane, sud de l’Océan indien, Nouvelle-Calédonie, Polynésie française. Ainsi la commande et l’affectation dans les théâtres outre-mer d’Engins de débarquement amphibie rapide (EDA-R), pouvant atteindre 30 nœuds et assurer les missions de débarquement des Batral à bout de souffle que les B2M sont sensés remplacer ; et de patrouilleurs hauturiers, comme l’Adroit3 de DCNS, pour remplacer les P400 prévus pour un retrait en 2020, nous apparaissent impératifs. Le déploiement des quatre B2M et de deux Patrouilleurs légers guyanais (PLG) prévu par la loi de programmation militaire est très insuffisant, alors que la Marine estime à 15 le nombre de futur  bâtiments de surveillance et d’intervention maritime (Batsimar) nécessaires à ses missions, que le programme Batsimar n’a pas encore abouti et qu’il n’est pas prévu d’en doter la marine avant la prochaine décennie.

A défaut de telles mesures programmatiques de plus en plus urgentes, la France risque de perdre tout de bon sa capacité à assurer sa présence dans ses propres mers, et de multiplier les « trous dans la raquette » de son dispositif naval. Quand aux renouvellements prévus par l’actuelle loi de programmation militaire, « ces remplacements doivent être garantis, faute de quoi nous n’aurons vraiment plus grand-chose pour assurer la souveraineté de notre zone économique outre-mer », ainsi que le remarquait l’amiral Rogel, chef d’état-major de la Marine. Une angoisse largement partagée4, et à laquelle seuls le Rassemblement Bleu Marine et le Front National semblent prêts à répondre avec résolution et constance5.

2 Les Forces de souveraineté, dans Armées d’aujourd’hui, n°386, février 2014, p.44-45 [en ligne, consulté le 10/10/2015] disponible sur http://fr.calameo.com/read/0003316272f49a9d5f61b

4 « Réactualisation de la LPM : De bonnes nouvelles mais pas de quoi pavoiser… », Mer et marine, juin 2015 [en ligne, consulté le 10/10/2015] disponible sur http://www.meretmarine.com/fr/content/reactualisation-de-la-lpm-de-bonnes-nouvelles-mais-pas-de-quoi-pavoiser

5 Voir aussi l’article de Pierre Laroche, président du Comef : Une stratégie patriote pour les mers françaises

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