L’invention de la Marine Française, suite de notre saga historique

L’invention de la Marine Française.

Sabres d'abordage.

Sabres d’abordage.

 

Suite de la saga historique de l’été 2016 – par Gwenaël  Blancho

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Le domaine royal du Roi de France dispose d’un accès à la mer depuis l’annexion de la Normandie. Ce duché, cédé par le roi Charles le Simple en 911 au chef viking Rollon en échange de l’arrêt des raids des scandinaves, représenta longtemps un obstacle stratégique pour la monarchie.

Avec l’annexion de la Normandie, la royauté prend conscience du fait marin.

Duché de fait souverain, le Duc de Normandie est l’un des féodaux les plus indépendants du Royaume. Il peut battre monnaie et, cas exceptionnel, a la liberté de construire des forteresses. Or, sans entrer dans toutes les intrigues et arrière-pensées de la politique normande des Rois de France entre 1180 et 1315 vis-à-vis de la Normandie, il faut dire que l’histoire de cette annexion est absolument capitale pour l’histoire maritime française, car elle en est la genèse. En effet la Normandie sera la première grande ouverture du large à s’intégrer au domaine personnel du Roi de France.

L’arrivée sur le trône d’Angleterre de Guillaume le Conquérant, Duc de Normandie en 1066, va faire de la Normandie une pomme de discorde entre la France et l’Angleterre. La Normandie est une province stratégique pour le domaine royal français, elle est la porte de l’Île de France sur le large et peut donc favoriser ou faire péricliter son commerce fluvial. Philippe Auguste, conscient de l’impérieuse nécessité de diviser la Normandie et l’Angleterre, va entreprendre une politique de déstabilisation et de conquête du duché dès l’avènement de son règne en 1186.

 

La carte de France à l’avènement de Philippe-Auguste : la monarchie ne possède aucune façade maritime.

La carte de France à l’avènement de Philippe-Auguste : la monarchie ne possède aucune façade maritime.

Les luttes de pouvoir autour de la Normandie font prendre conscience au Roi de France que l’Etat a besoin de navires rapidement mobilisables. Il parvient à rassembler 1700 navires en Flandre, mais la désorganisation de la flotte le contraint à incendier tous ces navires afin d’éviter qu’ils ne tombent entre les mains anglaises. Il devient impératif de s’attirer le soutien de gens de mers expérimentés capables d’organiser et de gérer des flottes. Philippe Auguste fait alors appel à l’un des personnages les plus improbables du XIIème siècle. Eustache Le Moine qui, comme son nom ne l’indique pas, est pirate de son état. Personnage à  la vie romanesque et pleine d’aventures. Issu de la noblesse de Boulogne-sur-mer, il devient moine bénédiction à Saint Wulmer de Samer. Il semble qu’il ait fait un voyage en Espagne où ignore ce qu’il y fit, mais il renonça à la vie monacale. De retour, il se met au service du Comte de Boulogne, Renaud de Dammartin. Lésé par ce dernier, il se tourne alors vers la piraterie et rançonne la côte, volant les biens et les chevaux du Comte. Amiral de l’ennemi de Philippe-Auguste, le Roi d’Angleterre Jean-Sans-Terre. Il est contraint de changer de camp lorsque le Comte de Boulogne prête finalement allégeance au Roi anglais. Il entre alors au service du Roi de France en 1212 et prévoit un premier projet d’invasion de l’Angleterre, avorté à cause du Pape.

Représentation d’Eustache Le Moine, mystérieux mercenaire marin du XIIème siècle.

Représentation d’Eustache Le Moine, mystérieux mercenaire marin du XIIème siècle.

En 1215, la révolte des barons anglais contre Jean et leur volonté d’offrir la Couronne au Dauphin, le fils de Philippe-Auguste, réanime un projet d’invasion. La tentative a lieu en 1217, mais c’est un échec. Le Moine est capturé et décapité par les anglais à Sandwich.

Saint Louis reconnait les droits du Roi d’Angleterre Philippe III sur la Guyenne, le Limousin et le Périgord –entre autre- en échange du serment vassalique. Saint Louis, par cette concession, garde en revanche les provinces confisquées par Philippe-Auguste, à savoir l’Anjou, le Maine, le Poitou, la Touraine et la Normandie. La conquête est définitivement entérinée.

Le domaine royal, pour la première fois gagne un accès à la mer et le contrôle de l’estuaire de la Seine conclu en 1258 lors du traité de Paris entre Saint Louis et Henri III, le roi d’Angleterre.

Aigues-Mortes et le Comté de Provence : portes maritimes des Croisades de Louis IX.

S’il fut un Roi médiéval qui eut affaire à l’élément marin et qui fut confronté aux défis stratégiques, tactiques et politiques que cet élément pose, c’est bien Louis IX, dit Saint Louis par le biais de la Croisade. Louis VII ainsi que Philippe-Auguste avaient dû mener leurs croisades totalement à la merci des ports et des navires Génois, dont l’intérêt n’était pas toujours compatible avec ceux des croisés.  Et dont les services coutaient fort cher. Roi pieux, Louis IX désire partir en Croisade, il dispose d’un atout que n’avaient pas ses prédécesseurs, son mariage avec Marguerite de Provence lui permet d’obtenir en dot le Comté de Provence, offrant ainsi au Domaine Royal une ouverture sur la Méditerranée, absolument essentielle à l’époque non seulement pour les Croisades, mais aussi pour le commerce avec le Levant. Conscient de cet atout considérable et très soucieux de mener sa croisade en souverain autonome, Saint Louis entend restreindre au maximum l’influence extérieure sur son entreprise croisée.

Statue de Louis IX - Saint Louis - à Aigues-Mortes, port qu’il construisit pour garantir l’indépendance française dans l’entreprise croisée.

Statue de Louis IX – Saint Louis – à Aigues-Mortes, port qu’il construisit pour garantir l’indépendance française dans l’entreprise croisée.

C’est ainsi qu’il entreprend de construire un grand port pour le départ de sa croisade. Le site d’Aigues-Mortes témoigne de cette volonté de souveraineté. En effet, des sites comme Montpellier ou Narbonne entrent en contradiction avec la volonté du souverain de mener sa croisade de la façon la plus indépendante d’autres princes temporels possibles. Narbonne est en effet très contrôlée par le Comte de Toulouse, un puissant feudataire de cette région à l’époque dont les Rois de France se méfient. Quant à Montpelier, les rois d’Aragon y ont de nombreux soutiens qui pourraient troubler l’entreprise de construction d’un grand port de guerre terrestre. Certes, le site n’est pas très adapté et d’ailleurs, Aigues-Mortes s’ensabla très vite après sa construction cependant, il s’agissait de la première fois dans l’Histoire de France qu’un Roi de France partait sur un sol qui lui appartenait et non sur un sol contrôlé par un autre prince de la Chrétienté.

C’est également le premier Roi de France à confier le commandement d’une flotte à un seigneur de son royaume sous le titre d’Amiral de France en 1269. Il s’agit d’un important seigneur picard, mariée à Yolande de Nesle, fille du Comte de Soisson Jean II dit « Le Bon et le Bègue ».

Philippe le Bel (1293-1314) construit une flotte permanente pour la France.

Jusqu’ici, le Roi avait dû trouver ses navires auprès des Génois. Cependant, les intenses et récurrentes rixes dans les ports et l’augmentation des escarmouches entre marins normands du Roi de France, et marins de Guyenne fidèles à l’Angleterre exaspèrent Philippe IV Le Bel dit « Le Roi de Fer ».

Un grave incident rapporté en 1293 d’un hypothétique combat ayant tué 15 000 normands envenime définitivement la situation et le Roi assigne son vassal d’Angleterre à comparaitre. La guerre est naturellement imminente et le Roi de France entame alors de préparer les batailles sur mer. Un arsenal est construit à Rouen. Une première flotte, composée de navires de la marine de Saint-Louis, de nouvelles galères construites et armées en Normandie et commandée par un génois au service de la France, Rainier Grimaldi, voit le jour.

Cette flotte se comporte bien et remporte sur les alliés flamands de l’Angleterre la victoire de Zerikzee ou la flotte française de 30 vaisseaux bats une flotte anglaise trois fois supérieure en nombre.

La Guerre de Cent Ans s’est aussi jouée sur les mers.

A la mort du Roi de Fer, la flotte entre en déclin très rapide faute de financement, et l’on revient dès Philippe VI aux anciennes habitudes d’avant la marine permanente. Cela ne marcha d’abord pas si mal : la ville de Southampton s’en souvient, cette flotte d’expédient dont on rasa les installations portuaires, ce qui permit le sac de la ville.

La Bataille de l’Ecluse en 1340. Faute d’officiers compétents, la flotte française est intégralement coulée.

La Bataille de l’Ecluse en 1340. Faute d’officiers compétents, la flotte française est intégralement coulée.

 

 Une flotte de bonne facture mais qui manque d’officiers qualifiés, qui sera détruite lors de la bataille de l’Ecluse en 1340. Cette défaite à de graves conséquences sur la Guerre de Cent Ans, car elle prive la France d’un moyen de projection de ses forces, tandis que l’Angleterre pourra débarquer çà et là à loisir et ainsi harceler le Royaume. La nécessité politique de faire cesser ces invasions récurrentes sera une cause de certaines défaites cinglantes, comme la Bataille de Poitiers.

Charles V le Sage, premier Roi de France à conjuguer politique et diplomatie maritime.

Charles V le Sage, premier Roi de France à conjuguer politique et diplomatie maritime.

 

 C’est à Charles V que l‘on doit le mérite de rétablir la situation. D’abord en utilisant les réformes fiscales qu’il a arrachées aux Etats-Généraux pour financer – entre autres – une nouvelle Marine. Il va ainsi reconstruire les bâtiments coulés lors de la bataille de l’Ecluse. Il recrute des amiraux qui rendront la vie dure à la flotte anglaise, en particulier lors de la bataille de Pembrooke. La Marine comme arme de guerre alliée à une véritable diplomatie de la mer afin d’isoler les Anglais, permettra de conquérir le Poitou, la Saintonge et l’Angoumois.

Charles a noué des alliances avec la Castille, qui dispose d’une bonne flotte qui s’illustrera en 1372 lors de la Bataille de La Rochelle ou l’amiral ibérique Ambroise Bocanegra écrase la flotte anglaise. Il calme Jean de Monfort, le duc de Bretagne plutôt favorable à l’Angleterre et jouit d’une grande image auprès de la noblesse bretonne. Charles V renforce le rôle de l’amiral de France, ayant trouvé l’homme de la situation, Jean de Vienne, que l’on considère comme le Bertrand du Guesclin des mers. Ce militaire noble de Bourgogne est avant tout un combattant terrestre. Il fait ses armes sur mer lors d’une Croisade du Duc de Savoie. C’est une constante, on le verra, que les meilleures écoles de marins sont les croisades et ordres militaro religieux. Nommé Gouverneur de Honfleur et Lieutenant royal en 1370, l’expérience normande lui fait prendre conscience de la menace anglaise et en 1373, le Roi l’honore de sa confiance et lui taille sur mesure son rôle d’Amiral de France. Rapidement, l’Angleterre s’écroule. Une escadre moderne construite au Clos des Galée en Normandie et quelques alliés castillans mettent à sac les côtes anglaises en 1377. Un an plus tard, en 1378, les français coulent une flotte anglaise de ravitaillement à Cherbourg. En 1380, l’on incendie Gravesend.

Pour la première fois, l’Angleterre perd le contrôle de la Manche au profit de la France. Plus aucun navire anglais n’ose s’y aventurer.

Seule la liaison avec Calais étant maintenue.

Avec la mort de Charles V, la Marine française s’éteindra pendant un siècle.

La Régence tua cette brillante marine française. En effet, elle conduisit à l’abolition des impôts permanents qui finançaient en grande partie cette marine. Jean de Vienne, lassé de n’avoir aucun moyen et de voir ses plans rejetés par les Régents, s’en retourne à ses premières aventures croisées, il mourut en 1396, à Nicopolis, contre les Ottomans.

Jean de Vienne, Amiral de France, d’après une statue de François Duret, sculpteur du XIXème siècle. Exposée à Versailles dans la galerie des batailles.

Jean de Vienne, Amiral de France, d’après une statue de François Duret, sculpteur du XIXème siècle. Exposée à Versailles dans la galerie des batailles.

Lors de cette autre phase de la Guerre de Cent Ans, la France, par manque de volonté politique, perd sa Marine tandis que l’Angleterre, grâce à Henry V, en retrouve une. Ayant appris les leçons des batailles navales ou Charles V et Jean de Vienne les rossaient allègrement en pillant les villes côtières, ils vont ainsi ravager par débarquements et chevauchées et forcer les Français à tomber dans tous les pièges : Azincourt, dernier de l’horrible trio de défaite qu’elle forme avec Poitiers et Crécy, sonne le glas de la chevalerie française à bout de souffle face au harcèlement des anglais, les forçant ainsi au combat.

La reconquête, l’épopée de la Pucelle d’Orléans, et l’unification du Royaume, tinrent occupés les souverains qui délaissèrent la mer.

Un calme avant une formidable vigueur qui durera tout le long des XVIème, XVIIème et XVIIIème siècles que j’aurais le plaisir de vous narrer dans les prochains épisodes de notre Saga de l’été.

Episode précédent : prologue

Notre saga de l’été : “La France et l’Océan : le pari du monde”

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