Gaspillage des produits de la mer : les pêcheurs ne doivent plus servir de boucs-émissaires / Tribune

Gaspillage des produits de la mer : les pêcheurs ne doivent plus servir de boucs-émissaires / Tribune

Bruxelles, 01/11/2015. Une tribune de Sylvie GODDYN, député français FN au Parlement européen

 

La publication récente d’une étude de la Johns Hopkins University met en lumière que 49 % des produits de la mer sont gaspillés chaque année aux États-Unis. Entre 2009 et 2013, sur les 4,7 milliards de tonnes de poissons extraites des océans chaque année pour approvisionner le seul marché américain, 2,3 milliards de tonnes ont fini à la décharge. Ces produits non consommés auraient pu fournir assez de protéines pour nourrir jusqu’à 12 millions d’êtres humains par an.

Ces gaspillages se répartissent de la manière suivante : 16 à 32 % dans les rejets en mer des pêcheurs, 13 à 16 % dans les opérations de distribution et de vente au détail, et 51 à 63 % au niveau de la consommation.

L’intérêt d’une telle étude est qu’elle intervient au moment où des craintes sont exprimées à propos de la surpêche, de la pollution ou encore de l’acidification des mers. Elle intervient surtout après la publication par WWF de son rapport “Planète vivante 2015”, un rapport passablement alarmiste sur l’état des ressources halieutiques mondiales, mais qui reconnait que la situation en Europe s’est améliorée.

L’étude de la Johns Hopkins University sur le gaspillage des produits de la mer, qui concerne essentiellement les États-Unis, n’est donc pas entièrement transposable à l’Europe. Elle peut toutefois servir de point de départ à une réflexion globale sur les mesures prise pour réduire ces  gaspillages.

En Europe, l’effort est supporté principalement par les pêcheurs, à travers des contraintes règlementaires qui s’alourdissent d’année en année.

Parmi ces contraintes, figure la toute nouvelle et emblématique interdiction des rejets en mer, interdiction couplée d’une obligation de débarquer les prises accidentelles dans les ports de pêche.

Cette obligation est justifiée par la volonté de réduire les gaspillages liés à la pêche. Notons que les pêcheurs ne rejettent pas des prises par plaisir : les poissons rejetés en mer le sont pour des raisons économiques ou règlementaires, lorsqu’ils ne sont pas vendus ou vendables. Dans tous les cas, ces rejets constituent une perte à la fois pour les pêcheurs et pour le stock halieutique.

Avec l’interdiction des rejets, qui ne concernera que certaines pêcheries dans un premier temps mais dont l’application sera généralisée d’ici 2019, les pêcheurs seront impactés sur le plan financier, matériel (équipements) et administratif :

Sur le plan financier : les captures débarquées seront imputées sur les quotas. Les temps de pêche seront écourtés et la consommation de carburant augmentera en raison des trajets supplémentaires pour débarquer et parce que les cales seront plus remplies (poids supplémentaire). Pour finir, toute violation de l’obligation de débarquement se verra classer comme une infraction grave, à partir du 1er janvier 2017, date à laquelle les États membres devront commencer à appliquer un système de points pour les rejets illégaux.

Sur le plan matériel, les captures involontaires à débarquer devront être séparées matériellement des autres captures sur le navire. C’est une contrainte logistique, même si elle ne va pas jusqu’à imposer un tri par espèces.

Sur le plan administratif, chaque capitaine de chaque navire de plus de 10 mètres devra indiquer dans son journal de bord les quantités de chaque espèce au-delà de 50 kg. Notons qu’il était même prévu initialement de surveiller les pêcheurs en installant des caméras de surveillance sur leurs navires : une proposition étonnante de la part de pro-européens hostiles aux caméras lorsqu’il s’agit de contenir la délinquance. Cette proposition a toutefois été écartée … pour le moment.

Il n’en reste pas moins que ces contraintes liées à l’interdiction des rejets et à l’obligation de débarquement, qui s’ajoutent à un système règlementaire déjà luxuriant, pèsent lourdement sur les épaules des pêcheurs. D’autant que l’utilisation des poissons débarqués ne les avantage pas non plus : les poissons utilisés comme farine animale pour l’aquaculture se vendent beaucoup moins chers. Et c’est encore du gaspillage, en ce sens qu’ils sont perdus pour la consommation humaine.

Au final, l’interdiction des rejets permettra sans doute d’inciter les pêcheurs à développer des pratiques plus sélectives, et donc de moins gaspiller. Mais c’est aussi le symbole d’une fuite en avant réglementaire, qui cible prioritairement les pêcheurs, alors même que la plus grande partie du gaspillage provient d’autres sources. Les pêcheurs servent de bouc-émissaires.

L’étude de la John Hopkins University, comme nous l’indiquions précédemment, évalue le gaspillage entre 51 et 63 % au niveau de la consommation et entre 13 et 16 % au niveau de la distribution et de la vente au détail.

Pourtant, on ne peut pas dire qu’un effort soit fait pour réduire les pertes à ces deux niveaux. Des pistes sont certes explorées : développer la consommation de produits de la mer surgelés, inciter les consommateurs à acheter de plus petites portions, développer les labels et les étiquetages valorisant les pêcheries les plus durables, élargir l’éventail des espèces consommées pour alléger la pression sur les espèces pêchées actuellement, donner les invendus des grandes surfaces aux associations, etc.

Autant de solutions qui, si elles étaient pleinement mises en œuvre, pourraient contribuer efficacement à lutter contre le gaspillage involontaire.

Mais on ne pourra pas faire l’impasse sur ce qu’il convient d’appeler le gaspillage volontaire. Pour exemple, avec mes collègues parlementaires Mireille d’Ornano, Steeve Briois, Jean-François Jalkh et Gilles Lebreton, nous avons déposé un projet de résolution pour réduire la pêche des requins à des fins cosmétiques.

Le problème est le suivant : alors que 30 % des requins sont menacés d’extinction, 3 millions d’entre eux sont pêchés tous les ans pour récupérer l’huile de foie, dont est extrait le squalane, utilisé par le secteur cosmétique.

Là encore, les pays européens ne sont pas vraiment incriminés, car le squalane animal a été remplacé par du squalane végétal, suite à des campagnes de sensibilisation. Mais le squalane animal est encore très utilisé en Asie par le secteur cosmétique.

Nous avons donc demandé que les marques cosmétiques indiquent obligatoirement l’origine animale ou végétale du squalane qu’elles utilisent sur l’emballage de leurs produits, afin de faciliter le choix des consommateurs. Nous avons surtout demandé l’interdiction rapide de l’importation et de la vente en Europe de produits cosmétiques contenant du squalane animal.

Comme le montre cet exemple, notre mode de production est aussi responsable d’un gaspillage des produits de la mer. Il s’ajoute aux gaspillages relevés par l’étude de la Johns Hopkins University, au niveau de la consommation et de la distribution. Il est donc temps que cette lutte contre le gaspillage ne se limite plus à ostraciser les pêcheurs et à les assommer de contraintes règlementaires.

Cette focalisation sur les pêcheurs empêche finalement de s’attaquer à des causes plus importantes de gaspillage. Ces causes sont à trouver dans notre consommation, mais aussi dans la manière dont les grandes multinationales répondent à nos besoins ou les suscitent.

Dans l’exemple du squalane, la responsabilité est en quelque sorte partagée entre firmes cosmétiques et consommateurs. Pour d’autres gaspillages, la responsabilité de la grande distribution est loin d’être négligeable, puisque c’est elle qui oriente en grande partie le choix des consommateurs. C’est souvent aussi elle qui se trouve, directement ou indirectement, à la tête des flottes de pêche industrielles…

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