La création du Centre Spatial français en Guyane (1962-1969) : genèse d’une politique volontariste

La création du Centre Spatial français en Guyane (1962-1969) : genèse d’une politique volontariste

Shannon Beck

Un rapport de Shannon Beck pour le COMEF.

Sommaire 

Introduction

Première Partie

“DU SAHARA A L’AMAZONIE, ITINERANCE D’UN PROJET AVENTUREUX”

Chapitre 1. Le proto-centre de Colomb-Béchar et l’indépendance Algérienne.

  1. A) Le CIEES
  2. B) Les Accords d’Evian

Chapitre 2. Prospection pour un complexe spatial

  1. A) Les 36 possibilités
  2. B) Le choix de la Guyane

Chapitre 3. en Guyane

  1. A) Reconnaissance du site
  2. B) Les études

Deuxième Partie

“
LA MARQUE DE COLBERT, UNE VISION AMBITIEUSE, UN ETAT TOUT PUISSANT”

Chapitre 4. L’aménagement du territoire

  1. A) Le chantier base-vie ou la cité chantier
  2. B) La logistique, les ponts et chaussées

Chapitre 5. Les pas de tir ou centres de lancement

  1. A) Les fusées-sondes et Diamant
  2. B) L’ELDO et la fusée Europa

Chapitre 6. La nouvelle ville

  1. A) Les expropriations
  2. B) Les logements

Troisième partie

“LES HOMMES ET LA BASE”

Chapitre 7. Le chantier

  1. A) La main d’œuvre
  2. B) La vie sur le chantier

Chapitre 8. Kourou, enfer vert ou ville blanche

  1. A) Une ségrégation de fait
  2. B) Répartition sociale

Conclusion générale

Sources et éléments bibliographiques

 

Le Centre Spatial Guyanais vue de la jungle alentours. Un mois après un lancement, la végétation s'est déjà reconstituée sur le lieu de la "mise à feu".

Le Centre Spatial Guyanais vue de la jungle alentours. Un mois après un lancement, la végétation s’est déjà reconstituée sur le lieu de la “mise à feu”.

Introduction

    Si l’on songe à l’Histoire comique des États et Empires de la Lune ou encore à l’antique Histoire véritable, on s’écarte considérablement de ce qui mû la politique spatiale du général de Gaulle, lequel n’avait pas quinze ans lorsque l’auteur de De la Terre à la Lune mourut. Jules Verne ne poursuivait pas l’idée d’une sortie de la planète comme un absurde prétexte à la satire sociale mais bien comme un horizon atteignable, pourvu qu’on y mette les moyens. Du reste, les avancées scientifiques du XIXe siècle, le progrès disait-on, encouragèrent bon nombre de jeunes gens à remporter le pari audacieux de franchir une limite que leurs ancêtres percevaient comme la fin de la sphère les séparant du divin ; en France, l’ingénieur Robert Esnault- Pelterie fait figure de pionnier dans l’astronautique. Concepteur, créateur et pilote de l’avion monoplan à structure métallique, le REP 1 en 1907, cofondateur de l’Association des Industriels de la Locomotion Aérienne en 1908, président de la chambre syndicale des Industries Aéronautiques, il étudia la propulsion à réaction ainsi que le vol spatial.

Le 8 Juin 1927, devant l’Assemblée générale de la Société Astronomique de France, à Paris, Esnault-Pelterie donna une conférence demeurée fameuse sur l’Exploration par fusées de la haute atmosphère et la possibilité des voyages interplanétaires à laquelle un lieutenant de la Section Technique d’Artillerie, Jean-Jacques Barré, participa. Les deux hommes firent connaissance et, à la demande d’Esnault-Pelterie, Barré fut détaché à son service sous contrat du ministère de la Guerre pour lequel ils œuvrèrent à la réalisation d’une fusée aérologique destinée à atteindre les 100km d’altitude dès 1931. La même année, Esnault-Pelterie perds une main lors d’une explosion de son laboratoire de Boulogne-Billancourt ; il continuera ses expérimentations sur la propulsion cryogénique, vivra de retentissant procès pour faire reconnaître ses brevets notamment contre le gouvernement étasunien et connaîtra la gloire le jour du vol inaugural de Spoutnik au cours duquel il lui sera rendu hommage. Quant à Jean-Jacques Barré, devant l’invasion allemande, il se replia en région lyonnaise où sa section sera reconstituée clandestinement pour la mise au point de différents modèles d’engins auto- propulsés à but scientifiques et militaires.

  • Savinien de Cyrano de Bergerac, L’Autre Monde ou Histoire comique des États et Empires de la Lune, 1657
  • Lucien de Samosate, Histoire véritable, IIe siècle, in Romans grecs et latins, traduction Pierre Grimal, Bibliothèque 
de la Pléiade, 1958
  • Jules Verne, De la Terre à la Lune, 1865

   En juillet 1941, le ministère de la Guerre commandait la réalisation de 22 fusées liquides, camouflées sous le nom de « gazo-générateurs », capables d’envoyer une charge de 25kg à 100km de distance. Ce sera l’EA-1941, testée au camp du Larzac. La section d’artillerie de Barré déménage ensuite plus au Sud puis en Afrique du Nord, fuyant l’ennemi. Les essais reprennent vraiment à la Libération dès 1945. En 1946, Jean-Jacques Barré intègre le tout nouveau Laboratoire de Recherches Balistiques et Aérodynamiques ( LRBA ) dont l’objectif est de rattraper le retard pris par les français durant l’Occupation, défaits, face aux étasuniens et aux russes qui ont su attirer à eux en masse les scientifiques allemands. Il s’agit également de développer de nouveaux engins inspirés des V2 de Peenemünde. Le colonel Barré entame alors le développement d’un prototype de missile balistique destiné à envoyer une charge de 300kg jusqu’à 1000km de distance. Ce sera l’EA-1946, rebaptisé EOLE, Engin fonctionnant à l’Oxygène Liquide et à l’Éther de pétrole. Des échecs ont lieu et Barré constate la nécessité d’une rampe de lancement et de propulseurs d’appoint au décollage. Les essais continuent dans le Sahara français au Centre d’Études d’Engins Spéciaux, à Hammaguir et Colomb-Béchar. Ce sera le proto-centre spatial français.

Voilà pour l’introduction historique à notre sujet qui, finalement, malgré tous les espoirs et la curiosité qu’il peut susciter, reste très peu connu, voire ignoré de tous. Pourquoi la France installe-t-elle son centre spatial en Guyane ? De quelle façon ? Notre propos visera donc en particulier à analyser la décision prise par Charles de Gaulle d’implanter le centre spatial français en Guyane comme l’exemple d’un phénomène, et de comprendre comment cette décision s’est appliquée. Il nous a paru indispensable de brosser un tableau du proto-centre spatial d’engins spéciaux pour mieux saisir les tenants et aboutissants du sujet et de la question posée : En quoi la création du centre spatial français en Guyane est-elle un exemple de phénomène volontariste en politique ? Le mouvement indépendantiste dans le monde d’après la seconde guerre mondiale chamboule la politique française dont l’empire planétaire se réduit comme peau de chagrin. Nous nous sommes bornés à l’analyse du processus de la création du centre spatial dans la période concernée, et ce que cela induisait sur le coup.

Notre analyse nous a conduit à distinguer deux périodes, celle de la nécessité de répondre aux événements algériens dans le contexte du spatial et celle du début de l’implantation, du choix jusqu’aux travaux et l’inauguration du CSG. Dans la deuxième période nous nous sommes intéressés aux méthodes appliquées ainsi qu’aux effets impliqués. Nous avons voulu laisser parler la mémoire des acteurs de cette épopée afin de mieux comprendre ce qui poussait chacun à agir dans cette entreprise, et, grâce à ces individualités, mieux comprendre ce moment d’histoire.

La documentation concernant les divers aspects de notre recherche était abondante, mais seulement à Kourou pour la période qui nous intéressait, car le CSG bénéficie d’une convention avec les Archives Nationales lui autorisant à conserver ses propres archives et de ne pas les verser à Paris. C’est pourquoi nous nous y sommes rendus pour un séjour peut être un peu court vues le nombre de sources, peu utilisées, qui mériteraient d’être fouillées plus encore. Les ouvrages sur le sujet sont nombreux, surtout aujourd’hui grâce aux mémoires des pionniers français du spatial, aussi en 2014, plus d’archives sont disponibles, mais peu de travaux universitaires ont été entrepris à ce sujet, c’est pourquoi notre travail prendrait toute sa valeur si l’on voulait bien le considérer d’abord comme une première approche de l’histoire du centre spatial guyanais, une première approche dont nous souhaitons qu’elle soit précisée ou complétée, voire comparée avec la création du centre d’expérimentations du Pacifique, au fur et à mesure que des documents nouveaux seront mis à la disposition des chercheurs. Nous souhaitons cependant avoir apporté notre contribution à une meilleure connaissance de la conquête spatiale française, et, par elle, à une meilleure connaissance du fonctionnement et des méthodes de la jeune Ve République.

Première Partie

Du Sahara à l’Amazonie, itinérance d’un aventureux projet

Les conséquences de la Seconde Guerre Mondiale en termes de technologie nourrirent beaucoup d’espoirs. L’URSS et les États-Unis d’Amérique, les deux super-puissances issues du conflit majeur, sont en compétition : c’est à qui remportera la bataille décisive de l’espace. Très vite, ils seront suivis dans ce domaine par la France, dont des scientifiques de renom planchèrent sur le stratosphérique problème depuis longtemps. Du Sahara où fût installé le Centre d’Essais d’Engins Spéciaux à la Guerre d’Algérie jusqu’à l’alors lointaine Guyane, la conquête spatiale française fut confrontée à des chemins de traverse que seule une volonté ferme pu permettre.

Chapitre 1

Le proto-centre de Colomb-Béchar et l’Indépendance Algérienne

Au sortir de la seconde guerre mondiale, les puissances victorieuses de l’Alliance rivalisent pour prendre de l’avance dans le domaine balistique. On se rue sur le butin de guerre scientifique allemand, les armes secrètes, les armes de représailles ou Vergeltungswaffen, et on cherche à développer, à asseoir avec force sa prédominance sur les autres nations. C’est aussi le temps de la guerre froide et de la décolonisation qui commence.

« En dehors des perspectives militaires, les possibilités d’avenir de la fusée sont considérables. Le rêve est devenu réalité ; espoir et calculs théoriques se concrétisent dans l’aéronef. Nos travaux ont contribué à cette réalisation. Aux vainqueurs de cette guerre, la dernière espérons-le, de tirer profit de ces premiers résultats. »

W. Dornberger, L’arme secrète de Peenemünde : les fusées V2 et la conquête de l’espace, V2 der schuss ins Weltall, Arthaud, Paris, 1954, 258p. Il fut officier de l’armée allemande durant les deux conflits mondiaux, et dirigea des années 1930 aux années 1940 les programmes sur les fusées et missiles aboutissant aux armes V.

  1. A) Le Centre Interarmées d’Essais d’Engins Spéciaux

La France dût alors trouver un emplacement pour reprendre pleinement ses expérimentations balistiques atmosphériques sans présenter de danger pour la population. Il lui fallait un grand espace vide. Un désert par exemple. Philippe Varnoteaux explique les conditions de l’installation du Centre d’Essais d’Engins Spéciaux :

« Au lendemain de la guerre, les armées disposaient de leurs propres champ de tir, mais aucun n’était suffisamment important pour réaliser de lancements à longue portée, excepté peut être celui de la Marine avec son centre de Saint-Raphaël près de la mer Méditerranée. En outre, les champs de tir de la Métropole n’assuraient pas une sécurité totale en ce qui concernait les agglomérations. Par exemple, le camp de Suippes fut utilisé par Vernon, dès 1946, pour expérimenter les premiers moteurs-fusées de la future Véronique ( VER-non eletr-ONIQUE, lancée au cœur du Sahara en 1952 ), mais il ne remplissait absolument pas les conditions de sécurité nécessaires pour des lancements de plus grande envergure. Il devenait indispensable de disposer d’un champ de tir de grandes dimensions et à l’écart des populations.

Or, l’armée de Terre possédait depuis 19026 un site qui correspondait aux exigences citées ci-dessus, à Colomb-Béchar, se trouvant précisément entre les 30°30′ et 32°10′ parallèles et les méridiens 0°40′ et 3°30′ comptés à l’Ouest du méridien de Greenwich. La commune de Colomb-Béchar représentait un quadrilatère d’environ  21 000km carrés pour une population de près de 23 000 habitants. Ladite commune était placée sous les ordres d’un administrateur des services civils de l’Algérie avec comme adjoints deux administrateurs et un officier des affaires sahariennes. Par la suite, Colomb-Béchar se verra rattacher les postes de Kenadza, Abadla, Taghit et Beni-Ounif.

En novembre 1946, une mission de l’armée de Terre fut envoyée à Béchar afin de rendre compte des possibilités d’installer un centre d’essais pour engins spéciaux. De plus, la petite ville était reliée à la côte par une ligne de chemin de fer de 700km, le « Mer-Niger », facilitant les contacts avec la Métropole par le biais du port d’Oran. En outre, Colomb-Béchar disposait d’autres atouts tels une piste d’atterrissage, des conditions atmosphériques favorables pour l’observation des tirs – permettant ainsi l’utilisation d’appareils optiques 250 jours par an – de la présence d’une main d’œuvre étrangère qualifiée ou encore des ressources énergétiques comme le charbon à Béchar-Djedid.

Toutes ces conditions favorables aboutirent, le 24 avril 1947, à la création du Centre d’Essais d’Engins Spéciaux, le CEES, par un arrêté ministériel. »

Entre 1947 et 1955 le centre s’organisa et se constitua. En 1948 le centre devint interarmées car l’armée de l’Air prit conscience de son propre intérêt à s’associer avec l’armée de Terre pour maximiser le rendement, réunir les compétences et éviter les doublons et dépenses inutiles. La Marine s’y associa de loin, déjà occupée avec le CERES, Centre d’essais et de recherches des engins spéciaux sur l’île du Levant. L’armée de l’Air et l’Armée de Terre fournissaient chacun la moitié des effectifs, quasiment, en plus de civils de la DTIA, de la DEFA et de rares détachements de la Marine.

  • Dossier N°8, SHD/DAT, Service Historique de la Défense, Département de l’Armée de Terre, 8 T 213. Une 
communication de monsieur Maitre-Devallon, un inspecteur général des Ponts et Chaussées, datées du 24 juin 1948, développe les enjeux de la ligne de chemin devant relier la mer Méditerranée au Niger. La conclusion de sa communication était sans appel : « (…) sans aucun chemin de fer, pas de progrès possible et sans progrès déjà accomplis, pas de chemin de fer. Aucun développement n’est réalisable sans une voie de communication d’exploitation économique. » Le « Mer-Niger » facilita inconstestablement l’expansion du CIEES.

Le ministère de la Guerre seul dictait les missions ; le directeur du CIEES avait quant à lui un rôle de réception, de représentation et de gestion comme le dit Robert Aubinière, quatrième directeur du centre du 7 septembre 1957 au 10 janvier 1960, une période où le centre fonctionne à bas régime malgré ses capacités comme nous le verrons un peu plus loin. Le général Aubinière décrit le rôle du directeur du CIEES lors d’un entretien, rôle qui ne s’éloigne pas de celui du directeur du Centre Spatial Guyanais :

« Vous savez quel était le rôle du directeur du CIEES ? C’est un rôle que l’on va retrouver pour le directeur du champ de tir de Kourou. C’est au fond un hôtelier ; les équipes indépendantes venaient tirer, faire des essais tactiques ou bien de vrai essais, qui n’étaient pas sous la responsabilité du champ de tir. Si ça ratait, ça ratait. Au fond, théoriquement, ça ne m’intéressait pas. Moi j’avais comme charge d’abord de nourrir, de loger, de transporter les équipes, comme un hôtelier, et en plus j’avais la responsabilité de la sécurité et des moyens de mesure. Donc, une équipe, par exemple de Matra, venait tirer un engin sol-air ; elle venait, elle me disait : « Voilà, j’ai besoin de … » et je leur fournissais la trajectoire. »

Le CIEES est « chargé de l’exécution des essais techniques et des expériences tactiques relatives aux engins spéciaux qui lui sont ordonnés par les ministres ou secrétaires d’État sous couvert d’un inspecteur scientifique des forces armées assisté du comité directeur du centre. », selon une instruction précisant en 1949 son organisation et son fonctionnement. De 1949 à 1959, le CIEES lancera de deux fusées jusqu’à environ neuf-cent engins, signe de sa productivité croissante, les crédits qui lui furent accordés croîtront également ainsi que ses effectifs qui doubleront. L’accroissement du nombre de lancement d’engins spéciaux de toute nature obligea les militaires dès 1957 à dédoubler les points de tir à Hammaguir, ce qui entraîna des problèmes car les communications et la logistique n’avaient pas prévu une telle cadence de tir. L’État-major refusa même l’ouverture d’une nouvelle base B3 à Ouargla de peur d’accroître les difficultés en raison de son éloignement. Dans une note du 3 août 1957, il fut formellement souligné qu’il y avait « un intérêt évident à prévoir un champ de tir unique pour les diverses catégories d’engins à expérimenter. »

Aussi, bien qu’en 1958 l’ensemble des champs de tir du CIEES pouvait assurer près de 3 000 lancements, la crise algérienne limita les ambitions et refroidit considérablement les investissements par le danger qu’elle représentait. On ne tira au maximum lors de la campagne 1958-1959 qu’environ 900 engins et quand le CIEES rendit compte du problème du sous-emploi, la réponse ministérielle fut la suivante :

« Le plein emploi des installations du centre d’essai n’est pas une fin en soi. »

Vivre dans de le Sahara fut pour tous une expérience singulière. Ces pionniers de la 2e génération de l’astronautique avaient grand plaisir à relever le défi du siècle, « une passionnante aventure, une aventure qui a permis à la France, mais aussi à l’Europe, de faire des progrès extraordinaires. Qui aurait imaginé en 1952 qu’un jour une fusée européenne Ariane contrôlerait plus de 50% du marché des lancements commerciaux ? En fait, tout commença à Hammaguir… » dira Michel Bignier, sous-directeur technique air du CIEES de 1957 à 1960.

«En dépit des difficultés créées par l’état de guerre, le manque d’approvisionnement, l’interdiction de sortir de la ville, le sous-équipement sanitaire, nous avions, avec nos familles, profondément aimé ce pays. La beauté des levers de soleil sur le djebel, les rencontres avec les autochtones pour lesquels le temps ne comptait pas, les liens que nous avions tissés avec eux au fil du temps, les repas chez le « bachaga », le chef local, assis à même le sol autour d’une shorba, d’un couscous ou d’un méchoui (… ) » se souvient avec émotion Pierre Chiquet, ingénieur à Colomb-Béchar.

Cependant, les conditions de vie furent malgré tout éprouvantes comme en témoigne Pierre Chiquet : « En octobre 1958, le big boss qui présidait aux destinées de Colomb-Béchar se contrefichait de me voir abandonner ma jeune famille en pays inconnu, au milieu des caisses de déménagement qui encombraient un appartement dont les peintures n’étaient pas encore sèches. Sans doute, du point de vue de sa « mission », avait-il raison. Mais pour mon épouse, les conditions allaient être éprouvantes. Dépourvue de moyen de locomotion qui lui aurait permis de faire quelques courses en ville, soumise à la chaleur épuisante et aux ,bourrasques incessantes chargées de sable qui, disait-on, s’infiltrait même dans les boîtes de sardines, il lui faudrait compter sur les arrivées très irrégulières du :convoi ferroviaire de ravitaillement pour se procurer du lait concentré pour notre fils ou même de l’eau en bouteille, la seule buvable. » Aussi, les crues du Guir, saisonnières, violentes, inattendues, rendaient plus difficile encore l’acheminement des matériels non transportables par avion, tels les rampes de tir et sols de guidage, à travers une piste de 260km entre Béchar et Hammaguir, dont les transports des personnes, habituellement, se faisait par avion. « On dormait à Colomb-Béchar, puis on allait travailler à Hammaguir en avion. Il y avait environ une demi-heure seulement. Je me souviens même qu’au début nous nous rendions à Hammaguir avec des Jünckers 52.26 » La distance amplifiait les difficultés de la vie de famille.

Comme on le voit, le gigantisme de la base, ou plutôt l’éloignement des installations, le fait qu’elle n’ait pas été prévue pour s’agrandir ni recevoir autant de tirs, son climat aride, sa sécheresse, ses communications limitées, sa logistique lente et inadaptée à la demande faisait de cette installation militaire une base spatiale qui ne savait pas qu’elle allait en devenir une. Des investissements allaient peut être advenir pour subvenir aux besoins mais les « Événements » de 1958 en décidèrent autrement. Le CIEES resta en activité, de par la sécurité de son éloignement et ses effectifs militaires, pendant la guerre, mais dans une sorte de statu quo. On continua les expériences sans plus de crédits en attendant des jours meilleurs.

  1. B) Les Accords d’Evian

Le 18 Mars 1962, après deux années de négociations, les représentants du gouvernement français et ceux du gouvernement provisoire de la République Algérienne mirent officiellement fin à la guerre qui les opposait. Les négociations ont piétiné, notamment à cause du Sahara ; la France voulait garder cette région et optait pour une partition de l’Algérie afin de rester maîtresse des ressources en hydrocarbures, de continuer ses essais nucléaires dans le désert en préservant ses diverses installations et sa position stratégique, ce que le Front de Libération Nationale lui refusait. Le FLN organisa des manifestations en Juillet 1961 contre la partition de l’Algérie d’avec sa partie septentrionale. Charles de Gaulle reconnut la souveraineté de l’Algérie sur le Sahara, cela débloqua considérablement le processus de négociation et posa les conditions d’un compromis.

1) Les clauses secrètes

Les accords d’Evian ou la Déclaration générale des deux délégations du 18 Mars 196228 comprennent deux parties ; la première traite des dispositions relative au cessez-le-feu, la deuxième, plus vaste, énonce les déclarations gouvernementales du lendemain 19 Mars 1962 relatives à l’Algérie, définissant les cadres d’un État algérien en devenir et dont les déclarations de principe fixent les bases d’une relation bilatérale nouvelle entre les deux entités. Huit points, restés secrets par la publication non exhaustive du journal officiel, disposent des accords communs qui sont entendus. C’est le septième qui intéresse notre propos. Au titre III, le point G), Des déclarations de principe relatives aux questions militaires, les articles 4,5,6,11 et 12 stipulent que, dans leur ordre croissant :

« La France utilisera pour une durée de cinq ans les installations d’In Ekker, Reggane, et de l’ensemble de Colomb-Béchar-Hammaguir, dont le périmètre est est délimité dans le plan annexé, ainsi que les stations techniques de localisation correspondantes. Les mesures temporaires que comporte le fonctionnement des installations à l’extérieur de celles-ci, notamment en matière de circulation terrestre et aérienne, seront prises par les services français en accord avec les autorités algériennes » ;

« des facilités de liaison aériennes seront mises à la disposition de la France dans les conditions suivantes : pendant cinq ans sur les aérodromes Colomb-Béchar, Reggane, In Amguel. Ces terrains seront ensuite transformés en terrains civils sur lesquels la France conservera des facilités techniques et le droit d’escale (… ) » ;

 « les installations militaires énumérées ci dessus ne serviront en aucun cas à des fins aggressives »et que « Dans les sites visés à l’article 4 de la Déclaration de principe, la France maintient le personnel, les installations et entretient les équipements et matériels qui lui sont nécessaires. »
 et que « Les autorités françaises peuvent, dans les aérodromes de Reggane, Colomb-Béchar, In Amguel, maintenir le personnel, entretenir les stoks, les installations, équipements et matériels techniques qu’elles jugent nécessaires. »

   Outre l’avantage temporaire consenti à la France au sujet des hydrocarbures jusque nationalisation algérienne, la France put disposer d’un sursis de cinq années supplémentaires au Sahara pour mener à bien son programme de Force de Frappe et pouvoir se retourner, continuer ses expérimentations, négocier un bail pour l’après 1967 et trouver de nouveaux endroits où installer les anciennes bases balistiques, nucléaires, chimiques et bactériologiques installées à Colomb-Béchar-Hammaguir, In Ekker et Reggane ainsi qu’au polygone B2 de Namous.

2) Partir ou rester, témoignages et décisions

Les témoignages de Pierre Chiquet et Jacques Blamont, ingénieur et physicien présents à Hammaguir, illustrent la diversité des avis quant à la suite des événements : fallait-il conserver les installations en Algérie?

Pierre Chiquet : « Essentielle pour les projets du général de Gaulle, cette clause signée trois jours après mon arrivée au CNES permettait à l’armée de se replier en bon ordre sur le champ de tir des Landes. (…) Ce répit nous laissait le temps de voir aboutir les premiers lancements de Diamant, prévus dans le protocole qui venait d’être signé le 9 Mai 1962 entre le CNES et la DTEN. Le centre d’essai des Landes ne convenait absolument pas à nos expérimentations car, pour des raisons de sécurité, il imposait des lancements en direction de l’Ouest, ce qui rendait Diamant inutilisable. (… ) Faute de solution en métropole, tous les espoirs restaient permis si le gouvernement algérien nous autorisait à rester. Pourquoi n’aurait-il pas accepter que le CNES, organisme civil auréolé du prestige de la recherche spatiale, prît le relais dans ce coin de désert dont il n’avait sans doute que faire ? Jacques-Emile Blamont avait justement un ami algérien, normalien comme lui, qui appartenait à l’équipe des conseillers de Ben Bella. Il lui avait demandé de sonder le président algérien et il semblait que ce dernier ne se fût pas montré hostile à cette idée. Mais cette information, qui avait été communiquée au Premier ministre, n’avait pas suffi : c’était non ! Le général Aubinière reprit : – Mon cher Chiquet, le gouvernement a rejeté notre idée. Il estime que le risque politique est trop grand. Notre CIEES va fermer ses portes. »

Jacques Blamont : « (…) , les accords d’Evian nous avaient donné un sursis de cinq ans à Colomb-Béchar. Quand ils entrèrent en vigueur en Juillet 1962, j’étais déjà persuadé qu’il nous faudrait partir car l’espace est une activité de nature régalienne. Je l’ai souvent appelé le sceptre du Prince. On le voit dans un exemple très actuel : les difficultés qu’éprouve la Russie à utiliser les champs de tir de Baïkonour, devenu propriété du Kazakhstan après la disparition de lURSS, l’amènent à se replier sur le polygone de Plessetsk placé sous sa souveraineté : Utiliser un champ de tir où flotterait un drapeau algérien ouvrirait la porte à tous les chantages et à toutes les renégociations. Si nous voulions devenir et rester une puissance spatiale, il était impératif de lancer un satellite à partir d’un territoire sous souveraineté française indiscutée. »

A la suite de quoi Jacques Blamont ajoute que « Les algériens voulaient qu’on reste. Le préfet algérien nous a demandé de rester après 1967, mais je pensais qu’il fallait que l’on s’en aille ; l’accès à l’espace est une activité régalienne. À Hammaguir, Boumedienne était violemment anti-français. Il fallait partir. 31 »

Propos recueillis par l’auteur au siège du CNES le 10 Avril 2014 avec l’autorisation du Pr. Blamont de les publier –

À la différence du polygone B2 de Namous, site chimique et bactériologique dont l’activité sera prolongée jusqu’en 1978, le Centre Interarmées d’Essai d’Engins Spéciaux cessa d’exister le premier Juillet 1967 avec les accords d’Evian. Car le spatial, au contraire du bactériologique, devenait une vitrine industrielle et politique32 sur le plan intérieur comme extérieur. Il s’agissait de lui donner une place à part dans la politique française, de lui donner toute sa place. C’est ainsi que le CIEES, malgré sa sous-utilisation, ayant rempli un rôle majeur dans la modernisation des armées comme outil au service de nombreux organismes étatiques et privés, laissa, à travers le souvenir qu’en gardent ceux qui y étaient, à travers son apport technique, la voie libre à des politiques plus ambitieuses, plus stables et plus expérimentées. Mais où implanter son successeur et en faire fructifier l’héritage ?

Un parfait exemple de communication politique : le nom donné au premier satellite français lancé dans l’espace le 16 novembre 1965 ; A-1 ( A pour armée ) fut Astérix, du nom du fameux héros qui résiste encore et toujours à l’empire romain dans la bande dessinée éponyme d’Uderzo et Goscinny.

 

Chapitre 2

Prospection pour un complexe spatial

Bien que Jules Verne n’ait pas eu les connaissances requises à l’élaboration d’une telle entreprise, le gouvernement, pour satisfaire son ambition, fut soumis aux mêmes contraintes qu’illustre l’écrivain aux chapitres onze et douze de son roman d’anticipation, De la Terre à la Lune : trouver l’endroit le plus favorable à l’implantation des installations et surmonter l’épreuve matérielle du coût de l’opération. La France ne partait pas de zéro et pouvait compter sur son expérience à Colomb-Béchar ; les hommes du Sahara savaient exactement ce dont ils avaient besoin pour ne pas reproduire les même erreurs.

« Cependant, une question restait encore à décider : il fallait choisir un endroit favorable à l’expérience. »

« Les difficultés astronomiques, mécaniques, topographiques une fois résolues, vint la question d’argent. Il s’agissait de se procurer une somme énorme pour l’exécution du projet. Nul particulier, nul État même n’aurait pu disposer des millions nécessaires. »

Jules Verne, De la Terre à la Lune, chapitre XI : Floride et Texas 34 op.cit., chapitre XII : Urbi et Orbi

A ) Les 36 possibilités

Pierre Chiquet fut un de ceux qui étudièrent les nombreuses possibilités d’implantation du futur complexe spatial. Comme il le raconte dans ses mémoires, le CNES35 venait d’être créé et « après la débauche de subventions consenties au CEA36 pour la mise au point de la bombe atomique, le ministère des finances [ les ] avait dans le collimateur et [ il ] ne [ leur ] dispenserait les crédits qu’au goutte-à-gouttes. » C’est pourquoi Pierre Chiquet songea en premier lieu, visant le moindre coût, à installer en France métropolitaine le nouveau champ de tir qui remplacerait celui du Sahara, avec des possibilités de logements, de logistique et d’énergie disponibles sur place.

1) En Métropole

En 1962, après les accords d’Evian, Pierre Chiquet parti étudier la côte du Languedoc-Roussillon, seule côte française orienté à l’Est avec un large dégagement sur la mer. Il trouva une longue bande de sable, un endroit, le seul répondant aux critères de sécurité et y établit son projet : « C’était une longue bande de sable caillouteux en bordure de mer, d’environ 5km de long entre le Barcarès et le rocher de Leucate, isolée de l’arrière-pays par l’étang du même nom38.» La localisation permettrait au moindre coût d’assurer la transition avec les fusées-sondes à poudres et le lanceur Diamant mais le site, modeste, ne convenait pas à de plus grandes ambitions. L’envoi de satellites à charges utiles aurait été extrêmement contraignant. Le site était trop exposé et trop dangereux : les fusées Véronique ne disposaient pas d’un système de guidage. Pour tout dire leur trajectoire était fantasque, imprévisible. « Pour faire s’envoler la Véronique, on ne disposait que de la propulsion. Il n’existait aucun système de guidage. On avait trouvé une solution qui consistait à tenir la partie basse de la fusée par quatre bras en équerre que des câbles reliaient à des treuils. Un dispositif savant devait régler les forces de freinage afin que la tension sur les quatre bras reste égale. Mais, en réalité, ça ne marchait pas. Quand on tirait Véronique, personne ne savait dans quelle direction elle allait partir. Selon que l’une ou l’autre des « ficelles » restait plus tendue, la fusée s’inclinait différemment » raconte Jean Soisson, directeur du centre d’Essais en Vol de Colomb- Béchar.
Ainsi, on tenta d’utiliser les terrains militaires proches de Montpellier ou les zones dépeuplées du plateau du Larzac « mais les populations s’étaient émues de voir d’étranges convois de camions, de rampes lance-engin, d’équipements de guidage traverser la campagne. Les journaux locaux se demandaient ce qui se tramait dans les garrigues. » se rappelle Pierre Usunier, directeur de la division Systèmes Balistiques et Spatiaux à l’Aérospatiale.

Début 1963 le conseil d’administration du CNES songe à acheter des terrains dans le Sud de la France mais le site n’étant pas tout à fait satisfaisant, il demande à la division Équipements Sol de la direction Scientifique, dirigée par Pierre Chiquet, d’analyser d’autres sites dans le monde, équatoriaux de préférence pour profiter de l’effet de fronde. Pierre Chiquet recrute Raymond Debomy, ingénieur également, rencontré à Colomb-Béchar, et ensemble font appel aux archives diplomatiques des Affaires Extérieures pour en savoir plus sur les territoires lointains susceptibles d’accueillir le nouveau centre qu’ils appellent de leurs vœux ; latitudes, climats, cultures autochtones, ressources, structures et personnels politiques. Vers le milieu de 1963, le projet de construire un nouveau champ de tir en France métropolitaine est mis de coté quasi-définitivement au profit des autres destinations et d’un autre projet pour le littoral.
Une « Riviera » française était à l’étude du ministère de l’Aménagement du territoire qui voulait contrer ou du moins contenir les migrations touristiques vers l’Espagne en France. Selon Chiquet, les arguments tendant à dire que le champ de tir aurait effrayé les touristes de la Riviera française « n’étaient pas très sérieux si l’on considère le développement balnéaire prodigieux de Coco Beach et de ses environs, à proximité du centre de Cap Canaveral. En fait de « Riviera », le grand ministère de l’Aménagement du territoire s’est borné à échouer un navire sur la plage du Barcarès et à laisser s’installer un camp de nudistes, sans vraiment freiner l’exode vers l’Espagne ! » Cependant quoi la division Équipements Sol de la direction Scientifique du CNES commença de rédiger un rapport qu’elle rendit le 15 février 1964.

2) Dans le reste du monde

Ce rapport sélectionne quatorze sites à travers le monde favorables à l’installation d’un champ de tir justifié par les nécessités de la recherche spatiale : « des lanceurs de plus en plus lourds, de plus en plus puissants qui atteindront des distances de plus en plus lointaines. » Ces sites sont listés de A à N, et font l’objet d’une analyse selon les impératifs techniques et logistiques fixés par les ingénieurs. Il doit être possible de mettre en orbite polaire et/ou équatoriale les satellites. Le site de lancement devra donc se rapprocher pour cela le plus possible de l’équateur pour profiter de l’effet de fronde précipitant avec force et économie de carburant l’objet lancé. Le complexe doit disposer d’un terrain suffisant et l’accès au champ de tir doit être aisé aussi bien pour le personnel que pour le matériel. L’existence d’un port en eau profonde doté de moyens de manipulation et d’un aérodrome capable d’accueillir une piste long-courrier ( 3000m ) seront des éléments prioritaires pour choisir le lieu où installer le complexe. Est indispensable également que les investissements considérables nécessaires à la mise en place des installations puissent servir pendant un grand nombre d’année et que le site de lancement soit prêt dès la fin du temps imparti par les accords d’Evian. Échaudés par les événements algériens, les militaires tiennent évidemment à ce que la stabilité politique locale soit requise.

Cap vers les étoiles, op.cit. p. 232
43 Rapport de M. Debomy – Recherche de sites de Lancement. CNES, direction scientifique et technique, division équipements sol, section champs de tir. 15.02.1964. Archives du CSG, Kourou, 21W46 44 Rapport de Recherche de sites de Lancement. op.cit. Introduction.

Debomy cite les champs de tir existants qui pourraient, si les politiques le décident, ce qui pourtant semble exclu, servir à tirer les gros engins dont la réalisation est envisagée aussi bien par l’ESRO que par la France.
Selon lui les champs de tir étasuniens sont en général saturés et de part l’abandon de souveraineté, priveraient la France de la souplesse d’emploi, d’un développement harmonieux des programmes. Aussi, leur latitude élevée est toujours supérieure à 30° Nord ce qui est trop éloigné de l’équateur. Un choix jugé instable, coûteux et trop coûteux.

Le champ de tir de Woomera, en Australie, ne permet pas les tirs vers l’Est et de ce fait ne remplit pas une des conditions sine qua non.

Hammaguir possède une latitude élevée (30° Nord ) et se trouve trop éloigné d’un port ( Oran, 900km ) bien qu’on puisse se satisfaire de la sécurité et du technique. Son déploiement entièrement terrestre permet une géodésie extrêmement précise et les séquences de récupération en sont extrêmement simplifiées. Ce site permet également des tirs à angles très ouverts de 180° allant du Nord-Est au Sud-Ouest. Il est toutefois condamné et sera totalement évacué le 1er juillet 1967, donc hors de propos.

Les autres champs de tir européens (Landes-Levant-Crête-Sardaigne- Kiruna ) ne sont pas prévus pour le tir de gros engins et ne peuvent pas être étendus pour des raisons de sécurité. Reste toutefois la possibilité d’utiliser des stations flottantes sans toutefois universaliser le principe.

Comme le dit Debomy, « N’ont pas été retenus les pays, séduisants par ailleurs, présentant des sympathies évidentes pour les pays d’obédience communiste, ni ceux jugés trop instables car ils ne peuvent offrir la certitude d’une utilisation sûre. L’Île de la Réunion n’a pas été retenue parce que trop peuplée, trop petite et soumise aux cyclones ainsi qu’à des éruptions volcaniques. L’atoll de Bora-Bora est exclu également par sa grande population, son avenir touristique et ses petites dimensions malgré ses installations portuaires et aéroportuaires. À l’exception de l’Australie et de Madagascar qui présentent des caractéristiques intéressantes, les sites étudiés sont situés entre les deux tropiques ( +23°27′ ). » Après écrémage, il reste quatorze sites en compétition, sous souveraineté française ou amies ou directement liés à un pays membre de l’ELDO. Ces quatorze sites ont été étudiés et notés46 ; chaque site a été envisagé sous quinze points de vue différents, hiérarchisés en poids de valeur, de un à cinq, donnant des notes de zéro à trois dont la signification est variable. Le poids de valeur cinq étant donné comme indice des critères les plus importants, les voici par ordre de décroissance :

Poids 5 : la latitude, la surface disponible et la stabilité politique ; Poids 4 : la sécurité, la poursuite, le port et l’aérodrome existant et la distance d’avec l’Europe ; Poids 3 : les difficultés d’implantation ; Poids 2 : le climat, la géodésie, la gravimétrie, la sismologie, les investissements et les conditions de vie ; Poids 1 : les transmissions, les télécommunications et la main d’œuvre locale.

Ont été éliminés d’office malgré leur sélection :

Somalie, Mogadisque47, non notée. Sa situation à la sortie de la Mer Rouge rend les poursuites complexes et accentuent les difficultés politiques. Son sous-développement, son nationalisme islamique, les menées égyptiennes et communistes, tout complique la situation. Les troubles sérieux de 1961 ainsi que la grève générale prennent en 1963 l’allure de rébellion. Malgré son excellente situation par rapport à l’équateur et sa position proche de l’Europe, ses installations, le régime est trop instable.

Rapport de Recherche de sites de Lancement. op.cit. Chapitre III ; Études particulières
 Voir à la fin du rapport Debomy le tableau de notation. Pour mémoire, le site d’Hammaguir affichait un score de 130 points malgré l’instabilité politique qui l’a rendu inutilisable et les difficultés d’y vivre. Mogadiscio francisé dans le texte.

  1. M) Mauritanie, Port Étienne, non notée. Latitudes trop élevées, vents violents et continus, peu d’eau douce, condition de vie difficiles et comparables à Hammaguir.
  2. A) Seychelles, Île de Mahe, non notée. Dimensions restreintes, relief tourmenté, impossible de construire une piste de 3000m, pas assez d’énergie. Malgré tout le rapport juge le site convenable
  3. E) La Désirade, 61points, pour ses trop petites dimensions, l’insuffisance des infrastructures et les cyclones possibles.
  4. J) Ceylan, 62 points, pour sa trop grande population, son instabilité politique, son éloignement de l’équateur et de l’Europe et la difficile mise en place de stations de poursuite en pays neutraliste.
  5. F) Marie Galante, 71 points, pour son absence d’aérodrome et de port et l’impossibilité de tirer au Nord faute de sécurité.
  6. C) Nuku-Hiva, 76 points, pour son absence de routes et d’aérodromes, trop forte population, trop éloignée et les coûts logistiques seraient trop élevés.
  7. K) Madagascar, 85 points, malgré la stabilité du régime saluée dans le rapport la latitude est insatisfaisante.

Les six sites retenus sont :

  1. B) Île de la Trinité, 79 points. Malgré ses qualités, aucune garantie de stabilité politique et impossible de tirer au Nord, avec des dimensions insuffisantes.
  2. D) Archipel de Tuoamotu, 80 points, trop éloigné de l’Europe, présence de cyclone, pas d’aérodrome et absence totale d’eau douce.
  3. N) Brésil, Bélem, 90 points, le régime politique du Brésil est jugé instable de par le caractère politique de l’Amérique du Sud, des difficultés liées à la pratique du portugais sont craintes ainsi que la mauvaise météo et la délicatesse à assurer sur place une sécurité rapprochée du site.
  4. I) Australie, Darwin & Brown, 96 points, s’éloignent trop de l’équateur et de l’Europe, présence de cyclones ainsi qu’une difficile mise en place de stations de poursuite entre le Japon, l’Indonésie, la Nouvelle Guinée et la Mélanésie.
  5. H) Djibouti, 96 points. Bien que stable sur le plan intérieur, la situation politique extérieure dans une zone est instable et « les problèmes presque insolubles car les questions de sécurité intéressent de nombreux pays arabes, lesquels sont rarement d’accord. »
  6. G) Guyane, 118 points. Très favorable malgré la faible capacité du port de Cayenne et l’humidité du département.
  1. B) Le Choix de la Guyane

Le rapport est très favorable car la faible latitude (04°50 Nord 52°22 Ouest ) permet des lancements économiques, rien ne s’oppose à tirer vers l’Est, le Nord et le Sud et les problèmes de sécurité paraissent facilement solvables. Le climat est plus tempéré que ne le suggère la mauvaise réputation qui lui a été faite et rien ne s’oppose à développer la région en termes d’énergie et d’infrastructures. Le rapport Debomy envisage d’installer la base vie du premier chantier à Cayenne ou de l’installer directement à côté du site de lancement en gardant Cayenne pour loger le personnel et les familles. La base de lancement est imaginée à 50km de Cayenne, à Kourou ou sur les montagnes de Kaw.

1) Pourquoi la Guyane

Le choix de la Guyane semble être appuyé par différents éléments en dépit de son score au classement dont la méthode de comptage peut dérouter, ce que reconnaît Debomy en conclusion de son rapport ; Certes, la latitude, la surface disponible et la stabilité politique conviennent. De surcroît, le territoire est sous souveraineté française depuis plus de quatre-cents ans, avec une première implantation dans la zone de Cayenne en 1503 et l’apparition d’une réelle colonie en 1604 par l’institution de la France Équinoxiale. Du reste, assurer la sécurité du site paraît possible, ainsi que l’installation de stations de poursuites. Mais les infrastructures disponibles en Guyane au début des années 1960 sont d’une grande faiblesse. Il existe non loin de Matoury un petit aérodrome construit par l’armée des États-Unis d’Amérique en 1943 pour rallier l’Afrique lors de la seconde Guerre Mondiale que la France leur a racheté en 1949, mais il faudra l’agrandir pour recevoir des longs courriers. Il n’existe pas de port fluviaux mais de simples bacs qui traversent deux fois par jour les fleuves, ni de port en eau profonde sur la côte, ce qui implique d’immenses difficultés pour le transport des biens et des personnes et donc d’énormes investissements à consentir. Malgré la départementalisation de 1946, dont les mutations économiques, sociales et politiques sont très bien expliquées par le professeur Mam-Lam- Fouck, les mesures sanitaires, le redressement démographique, les objectifs ambitieux, les moyens importants mis en œuvre par l’État, l’économie guyanaise, quasi survivaliste, continue de produire peu, n’a que peu de main d’œuvre à offrir, encore moins de main d’œuvre qualifiée ; l’économie guyanaise reste fortement dépendante de la Métropole. Il faudra apporter des capitaux. Et c’est bien ce qui inquiète les tenants du projet, le gouvernement allait-il accepter d’investir autant, si loin, pour la recherche spatiale ?

Lorsqu’on tire vers l’Ouest, la vitesse d’entraînement due à la rotation de la Terre se retranche de la vitesse horizontale du satellite de sorte que, par rapport un lancement vers l’Est depuis le même lieu, le lanceur doit fournir un supplément de vitesse égale à deux fois la vitesse d’entraînement.

Le général Aubinière, nommé premier directeur général du tout nouveau CNES en février 1962, résume à ce sujet une discussion tenue en conseil restreint début 1964 :

« Palewski m’a demandé d’expliquer le champ de tir de Montpellier ; j’ai raconté mon champ de tir de Montpellier. Et Pompidou a dit : « Mais alors je ne vois pas pourquoi vous allez à Montpellier, qu’est-ce que vous feriez à Montpellier ? Mais non, mais non, mais non, c’est beaucoup plus important qu’on fasse une plage. » Alors moi j’ai dit : « Il y a une solution – que Pompidou avait en tête – nous avons fait des études sur la Guyane, on pourrait aller en Guyane. » Alors Pompidou : « Mais pourquoi vous n’allez pas en Guyane ? » J’ai dit « Ben, parce que ça va coûter très cher alors…

» Il m’a dit « Comment ça va coûter cher ? Pourquoi voulez-vous que ça coûte cher ? » J’ai dit « C’est quand même plus loin… » Il m’a dit « Mais non, mais non, c’est encore les universitaires qui vous ont dit ça, parce qu’ils ne veulent pas bouger. » J’ai dit « Non… » – Bien alors, il m’a dit, combien ça coûtera ? » Et je lui ai donné le chiffre que nous avions. Il m’a dit « Ce chiffre-là, je suis d’accord ; vous irez en Guyane. » (… ) On voit très bien que Pompidou voyait qu’on finançait la Guyane, il finançait la Guyane par nous, donc il avait à la fois la dépense du champ de tir et la dépense de la Guyane, tout ça, et c’est comme ça qu’a été décidée la Guyane. »

Serge Mam-Lam-Fouck, Histoire de la Guyane contemporaine 1940-1982, les mutations économiques, sociales et politiques, éditions caribéennes, juin 1992, ISBN 2-87679-077-7.

Gaston Palewski, ministre d’État, premier chargé de la Recherche Scientifique et des Questions Atomiques et Spatiales, gouvernement Pompidou I et II, du 14 avril 1962 au 23 février 1965.

2) Les circonstances historiques et politiques

Pour comprendre l’accord du premier ministre du moment, Georges Pompidou, il faut mettre en perspective la volonté du président-général Charles de Gaulle de posséder en France un complexe spatial souverain compris dans la logique d’une politique industrielle servie par la période économique qu’on a appelé Les Trente Glorieuses : reconstructions d’après-guerre, recherches sur l’atome, innovations dans l’aéronautique, les sous-marin, le train à grande vitesse. Le général de Gaulle veut aussi ménager ses alliés étasuniens, anti-communistes comme lui, mais veut éviter à la France une soumission totale à l’atlantisme. Pour comprendre la volonté souverainiste de Charles de Gaulle dans l’atome et dans le spatial, il faut se souvenir des menaces étasuniennes durant la querelle de la CED53 ; les États-Unis d’Amérique auront somme toute la même attitude monopolistique et dominatrice, avec, il est vrai, une part de coopération et de bonnes relations entre le CNES et la NASA. Il faut aussi mettre en perspective l’histoire de la Guyane pour comprendre que le pouvoir exécutif faisait d’une pierre deux coups en voulant s’y installer. La Guyane est, parmi les possessions du premier espace colonial français, l’une des plus anciennes. Ce grand confetti d’empire disparu, intégré à la structure républicaine par sa départementalisation en 1946, n’a jamais vraiment trouvé sa voie économique.

330 millions de francs de l’époque ; CNES, Direction du développement, division exploitation Guyane, Etudes sur – les programmes à réaliser dans la ville de Kourou dans le cadre du Ve plan – le financement de ce programme, juillet 1966, Archives du CSG, Kourou, 25W608

Le général Aubinière, propos d’un des pères de la conquête spatiale française, op.cit, p. 151.
Le programme de la Communauté Européenne de Défense aurait été sous le commandement étasunien de l’OTAN.

De Gaulle fait partie des anti-cédistes. Le secrétaire d’Etat John F. Dulles fait pression sur la France en menaçant d’une « réévaluation déchirante » les aides étasuniennes en cas de refus français de signer le traité. Charles de Gaulle répondra : « Quand monsieur F. Dulles évoquait à Paris le fantôme d’une révision dramatique de la politique américaine à l’égard de la France, son amie et alliée, je suis persuadé qu’il ne pouvait réprimer un sourire. Avec le même sourire, je lui réponds aujourd’hui : ne vous gênez pas, cher ami. » in Tony Judt, Après- Guerre : Une histoire de l’Europe depuis 1945, Grand Pluriel, 2005, ISBN 978-2-01-27964, p.293-294.

Les tentatives de colonisation ont été successives et maladroites ; du début du XVIe siècle jusqu’à la reprise de Cayenne en 1676, longtemps l’autorité du roi de France sur la Guyane sera contestée par les autres puissances. Économiquement, malgré les ressources exotiques qu’elle offre ; café, sucre, épices ou chocolat, la Guyane attire peu. On engagera de force sous une forme de quasi-esclavage des « trente-six mois » en Métropole pour élever et développer là-bas les habitations ou exploitations agricoles au début du XVIIe siècle. Ces engagés seront ensuite bientôt remplacés, comme dans les autres colonies, par l’esclavage des africains définit selon le Code Noir55. La colonisation par le peuplement est mal préparée, telle l’expédition de Kourou en 1763 qui sera un véritable échec ; beaucoup moururent, les survivants rentrèrent en Métropole et rares sont ceux qui s’y implantèrent, aux coté de colons allemands et canadiens. La Révolution, qui y débarqua ses opposants politiques et prêtres réfractaires, mit fin à l’esclavage et ce faisant, mit un point d’arrêt, comme en 1848, à l’économie traditionnelle de la Guyane.

Un nouveau cycle économique démarrera avec l’Empire et la politique carcérale des pénitenciers de Guyane, augmentant de fait la démographie57, ainsi que la découverte en 1855 de filons, de gisements d’or sur l’Approuague et l’Inini. La colonisation par les détenus fut un échec cependant que le principal produit d’exportation, l’or, mettait la Guyane à l’abri de la concurrence, jusqu’à la guerre. La guerre de 1914-1918 eut d’importantes conséquences sur la vie des guyanais, plus que celle de 1870- 1871 qui fut preste, la Guyane dut réorienter une part de ses échanges vers les pays d’Amérique bien qu’elle ait pu maintenir ses liens commerciaux avec la Métropole. La seconde Guerre Mondiale fut une épreuve bien plus redoutable en ce que les liens avec la Métropole furent coupés en 1942 et que la Guyane eut d’immenses difficultés à satisfaire ses besoins par sa propre production. « Le poids de trois siècles de fonctionnement du système de production colonial rendait cette approche de l’économie guyanaise fort difficile60. » Au sortir de la guerre, la Guyane éprouva les limites de sa reconversion économique par un manque de main d’œuvre dans l’agriculture et paradoxalement un haut taux de chômage, peu d’industrie, seule celle du bâtiment, et un peu d’artisanat, malgré les exhortations du gouverneur Chot en mars 1940 : « Dans un avenir prochain, il faut que ce pays vive sur lui- même et par lui-même. »

L’assimilation ou plutôt l’intégration revendiquée par les colonies dans la république, à contre-courant de la conjoncture internationale d’après-guerre, plutôt anti-colonialiste et indépendantiste, devait soustraire ces territoires au régime arbitraire des décrets et les placer sous le régime de droit français au moment où la législation sociale naissait en France. Malgré les deux problèmes fondamentaux envers lesquels le gouvernement formula des réserves, celui du régime politique et administratif des nouveaux départements, et celui du financement immédiat de l’ensemble des dépenses entraînées par la réforme, l’intégration tant réclamée fut votée à l’unanimité le 19 mars 1946 dans un climat proche de l’enthousiasme révolutionnaire ; « La loi intégrait dans le système législatif et social de la France un territoire faiblement peuplé, ethniquement différent et doté de structures économiques coloniales en pleine désorganisation alors que la reconversion tentée pendant la guerre n’avait pu donner toute sa mesure. »

La Guyane, parmi les autres possibilités, a donc été choisie certainement pour sa latitude optimale, son ouverture sur l’océan atlantique, son immense territoire et sa vacuité démographique. Ce qui a véritablement déterminé son choix, et qui transparaît dans le rapport de Raymond Debomy malgré son système de notation, c’est l’aspect politique de l’enjeu : La Guyane est un territoire français, une vielle colonie dite « fille aînée de la France » où nul mouvement indépendantiste ne se déploie, qui, bien que lointaine voue un patriotisme à la Mère Patrie. Aussi c’est un territoire riche, quasi inexploité, dont la population se sent peu à peu délaissée par le gouvernement, et qui voit échouer successivement sans comprendre les initiatives qui aurait dû l’élever. La population guyanaise attend son « décollage économique » et peu à peu conteste, forte de sa départementalisation, son sort et les inégalités qui la sépare de la vie métropolitaine.

Après la monarchie et l’empire, la république, à travers le général de Gaulle, décide de développer la Guyane pour de bon, profitant des biens qu’offrent ses territoires lointains alors que d’autres possessions se détournent farouchement de la France. C’est un choix politique qui se conjugue finement avec les nécessités techniques du projet envisagé et voulu. La république en attend un retour sur investissement géopolitique, financier, scientifique, et de politique intérieure. Mais qu’en est-il de son application ?

Chapitre 3

En Guyane

Une fois le lieu du champ de tir choisi, la Guyane fait l’objet d’un intérêt croissant et d’études approfondies. Tout est mis en œuvre pour que les travaux débutent au plus tôt et dans les meilleures conditions. Il s’agit de dresser un état des lieux et d’évaluer le potentiel humain, productif, économique ainsi que les ressources disponibles du département et de les unir au mieux pour que le centre spatial soit une réussite. Ce sera l’occasion de marquer la présence de la France, et de la renforcer en Amérique du Sud, en Guyane.

  1. A) Reconnaissance du site

1) Reconnaissance politique de la région

Ayant reçu l’aval du premier ministre, Pierre Chiquet et Raymond Debomy font en Guyane une mission d’études du 10 au 21 janvier 1964. Le 6 février le CNES remets officiellement le projet d’implantation de la base de lancement en Guyane au ministère de la Recherche et à Matignon. Le rapport Debomy est rendu un mois plus tard le 15 février 1964, avec une tonalité extrêmement favorable à la Guyane comme nous l’avons dit. Ensuite, tout va très vite car le gouvernement est pressé : il faut que le nouveau champ de tir soit opérationnel pour la fin des accords d’Evian prévue en 1967 et les travaux à entreprendre paraissent pharaoniques. Après s’être entretenu au château de Champs avec Ahmed Ben Bella, président de la République algérienne, au sujet de l’exportation des vins algériens, du pétrole et du gaz sahariens et du rapatriement des troupes françaises le 13 mars 1964, le président-général de Gaulle profite de son voyage officiel au Mexique pour passer, au retour, par les Antilles et la Guyane, rendre hommage aux mort pour la France, louer l’identité des citoyens d’Outre- Mer : « Mon dieu ! Comme vous êtes français !66 », et en Guyane, à Cayenne, annoncer à la population de grands travaux :

« En ce qui concerne la Guyane, tout le monde sait, et moi, croyez-le bien, le premier, combien difficile dans ce département est le développement. En raison d’abord de la nature qui oppose beaucoup d’obstacles. En raison aussi de la disproportion profonde qui existe entre tout ce qu’il y a à faire et le nombre de ceux qui sont là pour l’accomplir. En raison enfin du très long temps pendant lequel la France, après avoir d’abord beaucoup espéré de la Guyane, s’en était, il faut le reconnaître, non pas désintéressée, mais quelque peu détachée ; cette période est terminée ! [applaudissements ] Nous avons à réaliser, vous, sur place, et la France avec vous, une grande œuvre française en Guyane et une grand œuvre dont on s’aperçoive dans toute la région du monde où se trouve le département. Il faut qu’on le voit et qu’on le sache partout : Nous avons commencé et nous continuerons ! »

Mexique-Guadeloupe-Guyane-Martinique, du 15 au 23 mars 1964.
 En introduction de l’allocution du président à Fort-de-France, le 22 mars 1964.

Aussi, plus tard, le général a ainsi défini le sens de ses voyages aux Amériques latines : « Nous ne cherchons ni à dominer, ni à troubler le jeu de personne. Nous voulons être la France avec son génie, sa vocation et sa politique. »

Quelques semaines plus tard, le 14 avril 1964, le gouvernement Pompidou décida officiellement de la construction du champ de tir en Guyane. Puis, commencent des séries d’études autour du projet ; le 6 juillet 1964 la société SERETE, agence d’études, est chargée d’évaluer les possibilités techniques de la Guyane pour la réalisation du Centre Spatial Guyanais ; le lendemain 7 juillet, la Direction Scientifique et Technique de l’Équipement Sol du CNES dresse les actions à entreprendre pour le champ de tir70 et demande d’affecter comme terrains au CNES une bande littorale comprise entre le fleuve Kourou et le fleuve Sinnamary de 20km de profondeur, les Isles du Salut, les montagnes des Pères, les savanes Matiti, la partie domaniale du mont Raduel, 4 ha près du futur port du Degrad des Cannes ( un centre de transit ), 1 à 2 ha près de l’aérodrome de Rochambeau et un terrain de 10 ha pour l’échelon CNES de Cayenne sans omettre les problèmes qui en découlent, à savoir les procédures d’achat et d’expropriation, la fixation d’indemnisations et les cas particuliers à résoudre tels que la colonie de vacances sur la pointe des Roches dans les anciens locaux du bagne, les installations Ponts et Chaussées des Roches et la ferme pilote, à Kourou. Le rapport souligne également le problème de la procédure à adopter pour créer des zones maritimes et aériennes contrôlées dans un rayon de 100km environ autour du champ de tir. Les hommes de la division équipements au sol ont parfaitement conscience de l’influence que peut avoir le futur champ de tir sur le développement de la zone vie CNES et de son urbanisme à Kourou, sur le développement de Cayenne et des villes et villages environnants, sur l’implantation future des entreprises, sur le recrutement du personnel et sur le commerce local, c’est pourquoi ils indiquent l’importance et la nécessité d’une étude plus précise sur ces sujets par des organismes tels que le SMUH ou la SERETE.

Visite du général de Gaulle à Cayenne, www.ina.fr/video/ I08007293. Producteur : ORTF

Voyage en Amérique du Sud. http://fresques.ina.fr/de-gaulle/fiche-media/Gaulle00237/voyage-en-amerique-du- sud.html. Producteur : ORTF. Du 21 septembre au 16 octobre 1964, le général de Gaulle accomplit un voyage qui le conduit dans les dix États du continent sud-américain. Au cours du voyage, il prononce des discours en français et en espagnol dans lesquels il encourage le développement des liens d’amitié en la France et l’Amérique du Sud.

Décision succincte du Conseil Restreint du « principe de la construction d’un champ de tir à la Guyane. Les études nécessaires seront continuées et les premiers travaux effectués. » in Extrait des décisions du Conseil Restreint du 14 avril 1964, Recherches Spatiales. Archives CSG, Kourou, 25W602.

Au sujet de infrastructures, est souhaité d’allonger la piste d’aviation de Rochambeau pour recevoir les longs courriers, la création d’un pont sur le Kourou, le renforcement de la route Cayenne-Kourou, l’étude et la réalisation d’un port sur le Mahury, la mise en place de moyens de contrôles aériens à Cayenne, le développement de transmissions Cayenne-Paris, celui des transmissions internes au département, celui des moyens d’investigations météorologiques pour les besoins de la navigation aérienne et ceux du champ de tir pour lesquels le CNES devra nouer des liens avec les organismes d’État concernés. Est signifié la nécessité de développer l’hôtellerie dans la région notamment à Cayenne et de régler le problème de la concurrence des compagnies de navigation avec par exemple l’abolition du surfrêt entre Pointe-à-Pitre et Cayenne.

2) Reconnaissance géographique

Car, en 1964, il faut 8 heures pour parvenir de Paris à Pointe-à-Pitre en avion, puis plus de 24 heures ( ! ) pour arriver jusque Kourou, alors encore tout petit village de moins de 800 habitants, à bord d’un laitier, un DC4 qui mettait vingt-quatre heure pour desservir la Guyane après six escales, dont La Barbade, Trinidad, Georgetown, Paramaribo, puis de diverses embarcations, enfin d’une voiture, par exemple la fameuse DS de la préfecture, et de bacs vieillots et souffreteux pour traverser les fleuves. Pierre Chiquet et Raymond Debomy ont d’ailleurs conçu le projet de champ de tir dans une chambre d’hôtel à Pointe-à-Pitre alors qu’ils étaient bloqués sur l’île car leur laitier était tombé en panne, l’un étudiant la partie technique et l’autre les grands travaux nécessaires.

  En 1961, la commune de Kourou et celle de Sinnamary comptaient respectivement 659 et 1796 habitants, INSEE, Résultats statistiques du recensement général de la population des DOM 9 octobre 1961, Guyane, Paris : Imprimerie Nationale.

En août 1964, Chiquet, Debomy et Rocroy se rendent aux États-Unis d’Amérique pour une mission d’étude des complexes de type spatial qui les mènera à la base de lancement de Cap Canaveral, créée en 1950 sur la cote de la Floride, ainsi qu’à la Vandenberg Air Force Base sur la côte californienne, créée en 1941, affectée à l’armée de l’air en 1957, de chaque côté du continent.

Fin 1964, le CNES lance une campagne d’investigations des ressources locales, tant en eaux de surfaces qu’en eaux souterraines à travers l’ORSTOM, du point de vue du débit et de la salinité73.
Le CNES confie en 1965 à la société SOFRATOP la réalisation de la couverture aérienne au 1/12.000e d’une bande de 9,5km s’étendant depuis la crique Karouabo jusqu’à Tonate et d’une bande d’environ 6km de large reliant Tonate à Montsinery. L’étude stéréoscopique conduira à l’établissement d’un plan d’ensemble au 1/10.000e sur photocalque. De plus SOFRATOP réalisera la trinagulation principale sur la rive gauche du Kourou en couvrant les ensembles de lancement, la zone technique et la zone vie.

Le CNES confie également à la Compagnie de Prospection Géographique Française les études géophysiques et de sub-surface concernant la nature des sols.

  1. B) Les Études

En septembre 1964, alors que le CNES annonce en conseil d’administration que le Centre Spatial Guyanais aura vocation à accueillir des lancements pour le compte d’organisations internationales ou pour le compte d’autres états, le CNES et les départements d’Outre-Mer organiseront un groupe de travail multipliant les contacts avec les différents ministères et autorités locales pour la création du champ de tir en Guyane. Ensemble, et avec l’aide de bureaux d’études, ils définiront et agiront à réaliser ce projet.

1) L’urbanistique selon le SMUH

Le SMUH77, un bureau d’études choisi pour étudier l’urbanisme de la future base spatiale donne ses recommandations en octobre 196478. Selon le SMUH, l’économie impose une certaine densité des installations. Il faudrait rassembler autant que possible les implantations de la « première tranche » tout en prévoyant de possibles extensions pour chacune des installations. La cité de chantier doit être vue comme définitive à moyen terme, dans son implantation et dans son infrastructure. Il est recommandé de projeter la ville chantier en fonction des besoins initiaux qui seront ensuite toujours présents ; le logement, le travail, les services, les équipements jeunesses et ceux de formation. La ville doit être pensée comme ouverte et indépendante du CNES au risque de limiter son développement et de faire les mêmes erreurs de dépendances qu’à toujours subit la Guyane. La zone retenue pour l’implantation de la base est essentiellement celle de la plaine côtière ( le cordon littoral et les savanes ), pour donner la ville sur la mer, pour 5000 comme pour 50.000 habitants, en pensant à tous types de logements et au tourisme. Le SMUH met en garde contre le sur-équipement de la ville qui pourrait ne servir qu’aux périodes de pointe des lancements, attirant ponctuellement travailleurs, entrepreneurs et pourquoi pas des touristes.

Pour créer la ville, quasi ex nihilo, « il [ leur ] paraît sage de proposer un certain nombre de pôle d’attraction géographiquement distincts autour desquels on devra laisser s’opérer la distribution de la population : plages, piscines, sports, excursions, golf, chevaux, tennis, voile… (…) Ajouter au centre urbain la combinaison bibliothèque, ciné-club, centre de conférence. Chacune de ces activités peut être démarquée de façon très simple, sans luxe inutile. Répartis dans la ville et ses environs, ces pôle de loisirs seront peut-être un peu coûteux que rassemblés en un seul mais une dispersion minimale [ leur ] paraît être une condition sine qua non d’une vie sociale normale. »

À travers les études du SMUH, l’État s’apprête à rapidement élever une ville dans la savane avec tout le confort moderne et le mode de vie, sinon occidental, du moins bien français. Pour le SMUH, « la base ne doit pas être un milieu économique nouveau mais un milieu social nouveau où les structures mentales devront se modifier. » Aussi, la masse des salaires versés changera du tout au tout les modes de vie, de consommation et permettant des emplois supplémentaires dans le milieu tertiaire, dans les transports par exemple. D’où la nécessité de créer des lieux de formations. Il s’agit de remplacer l’économie « survivaliste » par l’extension d’une économie capitaliste avec les rouages qu’on lui connaît en métropole. Les carbets ne seront plus au centre de la vie des guyanais mais en périphérie. On ne vivra plus dans de vastes terres, quoique, comme de nature, hostiles, mais dans des appartements, étroits en comparaison, gravitant autour des nouveaux pôles économiques. En conclusion de son étude, le SMUH affirme « qu’il est indispensable de faire le programme et le projet des installations, cités et autres besoins du chantier, parallèlement aux études de la base proprement dite et même de réaliser des travaux préliminaires correspondants, avant la notifications des marchés aux entreprises. »

2) La production et la logistique selon la SERETE

À la suite de la mission qu’elle a effectuée en Guyane du 13 au 27 septembre, la SERETE rends le 3 novembre 1964 son rapport qui portait, en parallèle des études du SMUH, en particulier sur les ressources et les matériaux de construction, semi-finis et bruts, les entreprises de construction et leurs possibilités, les types d’ouvrage à retenir et à éliminer compte tenu des conditions locales, les accès ( routes, ponts, ports, aérodromes ) ainsi que les éléments de prix de revient de la construction.

Les matériaux de constructions semis-finis produits localement se composent uniquement de briques, de poteaux électriques en béton manufacturés et d’agglomérés; un atelier de montage de menuiseries d’aluminium est attendu de Guadeloupe pour les mois à venir. La SERETE recense quatre fournisseurs pour ces différents éléments qui peuvent être produits localement en Guyane, le reste par contre devra provenir de la Métropole, exceptés les agrégats de carrière et le sable. Le bois quant à lui est bien présent mais les essences sont mélangées et les scieries sont médiocres, mal équipées, le bois mal équarris. Les charpentes sont toutefois bien réalisées et la SERETE conseille d’aider la société UNION BOIS car mieux équipée pourrait dans le futur considérablement se développer dans la région. On recense dans le rapport huit entreprises de constructions entre la Guyane, la Martinique et la Guadeloupe qui pourraient se prêter aux travaux du Centre Spatial Guyanais. Suivent des conseils sur l’utilisation du ciment, du béton et du bois par la haute humidité de l’air (80% en moyenne), la proscription du plâtre, de la peinture à huile, de l’isorel et de l’onduline pour les mêmes raisons et l’essai de divers matériaux pour juger de leur résistance en ce milieu. Le rapport recommande de s’inspirer des réalisations modernes en Guyane, d’éviter les immeubles collectifs en laissant la possibilité de jumeler des F2 et de donner de l’espace et des hauts plafonds aux pièces non climatisées ainsi que des attentions architecturales pour prémunir les habitants du soleil, de la pluie et des reptiles.

 

Avant d’entreprendre les travaux, la SERETE donne un état des lieux des accès de la Guyane en 196482. La Guyane n’est desservie pratiquement que par le port de Cayenne, excepté les appontements de Saint-Laurent du Maroni et de Saint-Georges de l’Oyapock. Et l’équipement portuaire de Cayenne, qui n’est pas un port en eau profonde, est des plus rudimentaires, l’appontement est petit, faible et aucun moyen de manutention n’existe, il n’y a que peu de hangars pour recevoir les marchandises. Ces conditions rudimentaires et le manque de concurrence en système capitalistique font que le prix du transport est plutôt cher, de l’ordre de 200 francs la tonne. Deux compagnies assurent le service maritime depuis les Antilles, la SGTM et la CGT, au moyen de cargos de 5 à 6000 tonnes, chargés à environ 1500tonnes, et viennent tous les quinze à vingt jours. Pour la SERETE, il faut doubler le trafic du port pour les besoins du chantier à hauteur de 50.000 tonnes en dix-huit mois, ce qui créera un embouteillage sérieux des bateaux, augmentés de cinq à six aux appontements et aux aires de stockage puisque les bateaux ne peuvent accéder aux appontements que par marées de vives eaux, soit dix à douze jours par mois en comptant cinq à six jours par bateau pour le déchargement. On imagine la cadence si un léger retard se produit. La décision d’installer le futur port de Cayenne au Dégrade des Cannes est prise, un appontement sera créé en 1965 ainsi que des terre- pleins.

Une solution supplémentaire est envisagée, celle du déchargement de bateaux de tonnage plus importants en rade foraine et la liaison de cette rade avec Kourou directement, par barges de débarquement. Cependant cette hypothèse se risquerait à des difficultés telles que celles des courants, de la houle, des écueils mais aurait l’avantage de ne pas être limitée au point de vue de l’écoulement du trafic, avec des moyens suffisants. Pour implanter la rade, le site le plus propice serait le mouillage des Îles de Salut, abrité et proche de Kourou. Le rapport précise que si les travaux d’équipements nécessaires pour aménager la rade foraine et le chenal d’accès à Kourou ne sont pas trop importants en termes financiers, cette solution serait la plus économique du fait de la proximité entre les Îles Triangles ou Îles du Salut et Kourou.

Pour les accès aériens, il n’y a que le seul aérodrome de Rochambeau à Matoury dont la piste de 1850m doit être agrandie. L’aéroport ne dispose ni de radars ni de téléguidages et la piste bétonnée par les étasuniens durant la seconde Guerre Mondiale est de qualité médiocre, il faudra la refaire pour pouvoir supporter un trafic plus important, notamment les avions lourds et moyens. La SERETE estime le début de ces travaux à 1967 pour une piste de 3200m renforcée.

Au niveau des routes seul l’accès depuis Cayenne est pertinent, il se fait depuis la nationale 1 qui franchit les rivières et fleuves de Cayenne et de Kourou au moyen de deux bacs de 70 tonnes. Onze passages de chaque côté sont possibles par jour pour chacun des bacs avec une capacité totale quotidienne de 770 tonnes entre Cayenne et Kourou, distantes de 55km, pour un prix de revient de 20 francs par tonne. Sont prévues des routes sous réserve d’obtention de crédits, de Tomate au Pont des Cascades, de la Route des Ponts et Chaussées, du Pont du Tour de l’Île au Pont des Cascades, de Rochambeau au Pont du Tour de l’Île de Tomate à Guatemala ainsi que la réalisation d’un pont sur le Kourou, le tout entre 1965 et 1967.

Au sujet de la main d’œuvre, celle de Métropole viendra combler le manque de cadres et d’agents de maîtrise, ainsi que les ouvriers hautement qualifiés. La main d’œuvre locale est représentée du manœuvre jusqu’au chef de chantier et conducteur. Il est souligné dans le rapport que l’absentéisme est très fort en Guyane et que les ouvriers ne travaillent guère plus de trente heures par semaine83. Le rapport indique également qu’il sera nécessaire d’imposer une discipline stricte à ce sujet. La main d’œuvre d’immigration utilisée à ce moment se composait d’antillais français et de saint-luciens. Les antillais français ne semblent pas être appréciés par les entreprise locales. Il y a régulièrement des déplacements de main d’œuvre entre les Antilles et la Guyane. Les saint-luciens sont très appréciés pour leur ardeur au travail, leurs qualifications sont assez faibles.

D’autres notes font état d’une productivité en Guyane de moins de 25% de celle de la Métropole. Nous voulons rappeler ici qu’en moyenne, en Guyane, il fait 27° degrés, entre saison sèche et aride et saison des pluies. Aussi, l’humidité de l’air, à 80%, est extrêmement fatigante et, dans les années 1960, l’idée productiviste comme l’idée capitaliste ne sont pas majoritaires dans les esprits guyanais.

3) Avant les travaux

Le directeur général et le président du CNES, le général Aubinière et le géophysicien Jean Coulomb, font une visite officielle en Guyane en 1964. Le 21 décembre, ils lancent l’appel d’offre n°6684 pour choisir les bureaux d’étude qui réaliseront les plans de l’implantation de la base spatiale. L’offre est divisée en trois lots selon les recommandations du SMUH : la Zone Technique (champs de tir ), le Bureau d’Étude de la Ville ( urbanisme ) et la Liaison ( logistique, électricité, déchets… ). Respectivement, choisis en avril 1965, la SOGEI, l’OTH et l’OCCR s’implanteront à Kourou et fourniront les plans qu’il ne restera plus qu’à réaliser. Dès janvier 1965, le CNES installe un bureau permanent en Guyane, à Montabo, avec Jacques Perrot pour le représenter. Entre mars et avril 1965 on débute des missions de sondages et des opérations de reconnaissance de terrain avant l’implantation de la base et de la cité de chantier à Kourou. Ce sont des missions ponctuelles pour lesquelles la division Équipement au Sol du CNES, assistée de la SOGEI, s’installent dans les locaux de la colonie de vacances des Roches que la confédération des Œuvres Laïques de Guyane met à leur disposition. Aussi, depuis 1964, sont entreprises des démarches pour évaluer et posséder les terrains nécessaires à l’implantation de la base, ce qui donnera lieux à des expropriations, ce que nous étudierons dans un chapitre ultérieur. En mai 1965 commencent les travaux de l’appontement de Kourou.

De la décision de choisir la Guyane en 1964 pour accueillir le nouveau champ de tir, ou plutôt le nouveau complexe spatial qui renouvellera entièrement le petit village de Kourou, jusqu’à la fin 1965, tout aura été fait pour maîtriser un terrain fort mal connu et le rendre domesticable dans la seule région de Kourou, ainsi que les différents accès qui y mènent dans la région. Les travaux vont bientôt commencer en 1966 pour durer longtemps et former selon le souhait du gouvernement, un nouvel espace économique et social en Guyane.

Deuxième Partie :

La marque de Colbert ; une vision ambitieuse, un État tout puissant

Le Département Infrastructure de la Guyane a été créé en janvier 1965 en vue de conduire la conception, puis la réalisation de l’ensemble des opérations d’équipements et de constructions nécessaires à la création de la première phase du Centre Spatial Guyanais. Entre sa création en 1965 et la fin de l’année 1968, l’équipe constituant ce département avait réalisé l’appontement et la zone portuaire de Kourou, les terrassements généraux, la voierie, la desserte en eau et électricité, l’assainissement d’une ville de 6000 habitants, le centre technique du CSG ainsi que ses infrastructures de moyens techniques du sol, y compris les ensembles de fusées-sondes et Diamant et amorcé la réalisation des réseaux d’une ville de 12.000 habitants et celle de l’ensemble Europa 2 dans le cadre d’un schéma d’urbanisme à long terme correspondant à une ville de 50.000 habitants. Le programme d’investissements réalisé en francs courants de l’époque était proche de 400 millions de francs soit 4 milliards de francs en 199285. Par un véritable capitalisme d’État, à travers le CNES, la France vivifie les réseaux guyanais, fait surgir de terre une ville entière pour implanter une énorme base spatiale vitrine d’une nouvelle Guyane et d’un pays à la pointe de la modernité, poursuivant les « deux grands » en pleine Guerre Froide, et bien obligé de faire face aux réticences des guyanais, dubitatifs devant un nouveau projet qu’on craint, comme d’autres avant lui, de n’être que de l’esbroufe, ou pire, une escroquerie.

Naissance du CSG, période 1965-1968, Témoignages de René Eladari, ancien chef du Département Infrastructure de la Guyane, division équipement au sol, 27 août 1993 département communication interne et documentation du CSG. p.1. Archives CSG, Kourou, 369W18.

Chapitre 4

L’aménagement du territoire

En 1965 commencent les travaux de la cité de chantier qui recevra les ouvriers et les cadres, et servira de microcosme social aux travailleurs dont la dure tâche sera d’élever l’ossature de la future ville et de permettre la vocation des champs de tir par la création et l’amélioration d’une logistique à la peine.

  1. A) Le chantier base vie ou la cité-chantier

Inspiré des grandes cités minières d’Afrique ou d’Amérique, le CNES décida de réaliser un premier embryon de cité de chantier doté de l’ensemble des services urbains. Un premier quartier fut construit, avec un recours massif aux bâtiments en bois (les Calypsos ), en vue de l’hébergement du personnel et de l’encadrement des premières entreprises. Il était prévu que ces bâtiments seraient transformés en logements et réincorporés dans le parc immobilier de la future ville. Le personnel de chantier fut recruté d’abord sur le marché guyanais, y compris les Indiens Bonis et Bosch venus de Saint- Laurent du Maroni et du Territoire de l’Inini. Le complément vint des Antilles, du Brésil et du Surinam. Un fort contingent colombien fut recruté à la suite d’une prospection engagée avec l’aide de l’Office National de l’Immigration et l’Inspection du Travail. Au début de 1966, la cité de chantier comptait environ 200 équivalents logements, un restaurant de chantier, une infirmerie, un ensemble de services sociaux et urbains, et assurait l’accueil de près de 1000 personnes employées sur divers chantier.

La cité de chantier fût donc un chantier perpétuel où chacun des ouvriers et des cadres vivaient, loin, très loin de toute « civilisation » dans l’avancée continue et soutenue des travaux, sur une terre parfois aride, souvent pluvieuse et toujours humide. À l’été 1965 une première équipe du Département Infrastructure, l’équipe Infra Sol Kourou, de cinq personnes s’installa à Kourou dans les locaux de la colonie de vacances des Roches, sur la pointe des Roches pour les besoins de coordination des préparatifs du chantier sur place. Les sondages de terrains, la prospection des matériaux de construction pour les besoins du chantier se poursuivirent, les premiers débroussaillages eurent lieu. Un an plus tard, à l’été 1966, la première phase est terminée. Les activités préparatoires sont finies, la construction de la ville commence ainsi que la construction du CSG proprement dit. Cette décomposition est bien sur arbitraire puisque certains équipements sont communs à la ville et au CSG construits dans un processus d’intégration.

Le 13 août 1965, le CNES fit parvenir une note au préfet de Guyane, transmise également au maire de Kourou, au directeur du Service Départemental de la construction, à la SERETE, à l’OTH et au représentant du CNES, Jacques Perrot, décrivant les installations de chantier qu’il se proposait de réaliser en vue de la construction du Centre Spatial Guyanais :

« Une première tranche de cette cité de chantier sera réalisée à proximité de Kourou en bordure de la Route Nationale 1. Elle comportera : 20 dortoirs, 4 blocs sanitaires, 25 pavillons, des abris et des galeries, des réseaux divers: voieries, eaux usées, énergie, etc…. , une centrale électrique provisoire.

Cet ensemble doit être livré au CNES le 1er avril 1966. Une deuxième tranche sera lancée incessamment. Elle comportera : des installations de restaurations, des entrepôts ( réserves frigorifiques ), etc …

Une extension de cette zone chantier est envisagée dès 1966 pour doubler la capacité d’accueil, initialement prévue pour 600 personnes ( capacité retenue pour la 1ère tranche). »

Jacques Perrot assumait la « présence CNES » à Kourou et portait la responsabilité de l’ensemble du chantier. Il était assisté par deux représentants du bureau d’études SERETE. L’ensemble était très léger. Ce n’est qu’en mars 1966 qu’un deuxième ingénieur CNES vint en renfort et qu’une secrétaire métropolitaine installée à Cayenne accepta de venir assurer le secrétariat du chantier CNES. Les problèmes qui se posèrent furent nombreux. Il s’agissait pour le bureau d’études d’assurer le contrôle de chaque entreprise et la dispersion du chantier et la multiplicité des constructions ne lui facilitèrent pas la tâche. Il fallut également assurer la coordination entre les entreprises et informer Paris de l’état d’avancement du chantier, des problèmes qui se posaient, des matériels livrés ou non, des plans et spécifications reçus ou non et des problèmes de personnel du chantier. À titre d’exemple, pour le Carnaval, les travailleurs Guyanais n’étaient pas disponibles pendant une semaine. Les travailleurs Surinamais repartaient parfois sans crier gare pendant quinze jours au Surinam puis revenaient prendre le travail. Le travailleur de Kourou pouvait s’absenter une journée pour faire son abattis en forêt ou aller à la chasse.

En septembre 1965, les travaux de la cité de chantier de Kourou, la zone vie, débutèrent pour finir en 1966. Ces travaux concernent l’installation prioritaires de dortoirs et d’équipements collectifs type base vie destinés à accueillir les ouvriers sur la cité de chantier, c’est à dire 81 bungalows appelés pavillons Calypso, 30 dortoirs pouvant loger 1200 personnes, un restaurant façon buffet libre, un dépôt avec chambre frigorifique pour deux mois d’approvisionnement, une base hôtelière qui deviendra plus tard l’Hôtel des Roches, les bureaux du détachement Infra Sol et ceux des bureaux d’études. Le 7 octobre 1965, le général Aubinière, directeur du CNES, déposa le permis de construire de la cité de chantier9,avec quelques jours de retard, comme quoi les travaux sont entendus de part et d’autres.

C’est dans les anciens locaux du bagne, qui servirent ensuite de colonie de vacances, sur la pointe des roches, que l’équipe infra sol s’installe. René Eladari, le chef du service infrastructure du CNES, leur adresse une note concernant leurs besoins en équipement :

« Je vous prie de bien vouloir m’établir la liste du matériel nécessaire au fonctionnement du Bureau Infrastructure du Kourou. Ce matériel comportera notamment tous les meubles de classement nécessaires à l’archivage des documents techniques suivant le système établi par SERETE ( standard A 02 – Révision B ). Par ailleurs, je vous précise que les commandes de matériel INFRA seront établies par moi-même, mais la prise en charge après fourniture sera du ressort de J. Perrot ( inventaire, etc….). Je vous rappelle enfin que la priorité est donnée à la mise sur pied du classement de documents techniques à Kourou, de préférence à Cayenne. »

René Eladari témoigne de la mission qui lui a été confiée ainsi que des obstacles qu’ils rencontrèrent : « ( … ) la mission qui m’a été confiée était alors la suivante: réaliser par les voies et moyens, à définir à « l’avancement », la desserte du site, la base-vie, les infrastructures techniques permettant le lancement opérationnel des campagnes de tir de fusées-sondes, à partir d’avril 1968, et le lancement des premiers satellites avec la fusée Diamant, à partir d’octobre 1969. Les moyens disponibles au départ étaient : un crédit d’étude de 1MF, l’inscription espérée en marge du IVe Plan, d’une enveloppe de 330MF affectée au projet, deux ingénieurs d’un profil Génie-Civil TP, Yves Dejean et Théo Riess, recrutés pour les besoins du projet. (… ) Au démarrage du projet, la population du bourg de Kourou s’élevait à environ 250 personnes. Selon l’INSEE, l’ensemble de la branche Bâtiment-Travaux Publics de la Guyane employait moins de 700 personnes, dans un département qui comportait 35.000 habitants, dont 25.000 résidaient à Cayenne. La tenue des objectifs de délais assignés aux premières étapes de mise en service du CSG impliquait une montée en charge très rapide du personnel des chantiers, dont les effectifs devaient atteindre et dépasser la barre des 3000 personnes dès l’année 67. Il fallait donc s’attendre à l’utilisation de ressources extérieures au département, et à l’injection massive de main d’œuvre et d’entreprises nouvelles. »

L’équipe de conduite du projet global de construction constituant le département de la Guyane a commencé avec un effectif de moins de cinq personnes. À la fin de 1967, elle comportait moins de 30 personnes en comptant le détachement de Kourou et maîtrisait parfaitement un flux financier d’investissements de plus de 120 millions de francs par an qui représentait alors les trois-quarts des investissements du CNES94. Aussi, pour René Eladari ( et d’autres dans de nombreux témoignages ) « la période 1965-1968 fut une phase intense d’activité et d’innovations continues. Pour les ingénieurs du domaine du BTP qui on eu la chance d’exercer des responsabilités dans la construction du CSG, ce fut une aventure extra-ordinaire. Tous ont eu le sentiment de « s’être éclatés » au- delà de leurs limites95. »

  1. B) La logistique, les ponts et chaussées

Les implantations du CNES se sont étendues sur la zone côtière entre Kourou et Sinnamary. La création de toutes pièces de cet ensemble nécessita une transformation profonde de l’infrastructure. On peut distinguer plusieurs zones spécialisées, créées pour les besoins de la base et pour ceux de la ville : les ensembles de lancement et les sites techniques, le centre technique ( direction technique et administratif du CSG ), la zone portuaire et la zone industrielle. Un bilan de la Division Exploitation Guyane du CNES dresse en 1969 les travaux effectués depuis 196696.

1) Les moyens de communications

Dès 1965, le CNES lance un appel d’offre pour la fourniture de tous les services couvrant l’ensemble des opérations d’emballage, de transit et de transport concernant les marchandises venant au CSG et revenant du CSG en métropole ou à leur lieu de livraison initial. Le général Aubinière livre une anecdote sur le processus qui conduisit à choisir le transitaire :

« Je vous ai raconté cette histoire amusante qui est mon plus grand succès ; c’est le transitaire de Guyane ; j’ai dû vous la raconter vingt-cinq fois. Lorsqu’on a fait la Guyane, il a fallu trouver un transitaire pour transporter tous les matériels énormes qu’il y avait. On n’y connaissait rien et avec Chiquet on s’était dit, on va prendre les pages jaunes du Bottin et puis on va appeler tout le monde ; il y en avait cent-cinquante ; on a appelé cent- cinquante types et on a donc fait un appel d’offre sur cent-cinquante transitaires. À partir de ce moment-là, la vie a été infernale parce qu’ils étaient pistonnés par le monde entier. J’avais dit à Mademoiselle Pélissier : » Ecoutez, on ne va pas s’en sortir ; vous allez empêcher que tous ces trucs-là aillent jusqu’à Brétigny et puis vous, vous faites des dossiers, vous noterez les gens, par qui ils sont pistonnés, les coups de téléphone qu’on reçoit… » ; Giscard d’Estaing a téléphoné trois ou quatre fois pour trois ou quatre personnes différentes, enfin c’était infernal. Pendant ce temps-là, Brétigny faisait son boulot et puis on arriva à la commission des marchés dont je parlais, à la commission des choix plutôt, et là, on décide que c’est monsieur Tartempion qui a été le meilleur ; l’ingénieur a fait un rapport, on discute, bon, on prend untel (…). Il y avait en même temps un type qui était secrétaire général de l’UNR et je me rappelle que le ministre m’avait dit : « Ecoutez, soyez prudent, que je n’aie pas d’emmerdement avec ce type. » C’était incroyable. Le type choisi demande à me voir, vous voyez, par politesse, pour faire une visite de politesse. Alors bien entendu je le reçois, et je dis à Melle Pélissier avant « Passez-moi le dossier, je veux voir par qui il a été pistonné. » Personne ! Il était vide, le seul dossier vide ; alors ce type arrive ; je dis : « Monsieur le président, je suis très content de vous voir, d’autant que vous n’étiez pistonné par personne. » Il m’a dit « Mais bien entendu, j’avais pris mes renseignements sur vous ; on m’avait dit qu’il ne fallait surtout pas le faire. » Je ne vous avais pas raconté ça ?.. Mon plus gros succès. »

La société FULTRANS est choisie fin 1965 pour assurer la responsabilité d’ensemble du transport, la convention est signée au cours du premier trimestre 1966.Il a fallu aussi « affronter le monopole ( ou duopole ) des transports fluviaux que détenaient deux compagnies locales. Pour casser leurs prix, nous les avons mises en concurrence avec une compagnie d’armement suédoise. Les pressions étaient fortes pour que nous retenions des firmes françaises. Au final, nous avons obtenu des rabais de 30%. C’était considérable, sachant que pour transporter nos équipements, six bateaux par mois étaient nécessaires.» raconte Pierre Chiquet.

Après dix mois de travail, l’appontement sur le Kourou s’achève en avril 1966 ; il est accessible aux navires ayant un tirant d’eau de 4m et chargés à 1500 tonnes. Le renforcement du balisage du Mahury, de l’Oyack et de l’Orapu, dont une première tranche a été réalisée au cours du IVe Plan, était indispensable pour le développement du trafic le long du fleuve ; la réalisation du balisage du chenal du Kourou a été commencée avec les réalisations du CSG et fini à l’été 1966, dont un dépôt de bouées, le parc de balisage de Cayenne étant beaucoup trop éloigné, sous contrôle du service des Phares et Balises100101. La signalisation du port du Degrad des Cannes et ses accès ont été réalisés en même temps que le port lui-même. Le port du Degrad des Cannes, au sud de l’île de Cayenne, ne sera construit qu’en 1974 faute de moyens et de priorités. Deux hangars ( 600 mètre carrés ) ont été construit sur le port de Kourou et deux autres ( 2500 m carrés ) sont en construction, le déboisement et les terrassements sont terminés en 1966. Des plates formes pour les installations des diverses entreprises ont été aménagées.

À partir d’avril 1968, la compagnie nationale Air France assurera les liaisons aériennes par Boeing 707 entre Paris Orly et Cayenne Rochambeau avec trois vols aller-retour par semaine.

La route de la ville jusqu’au CSG, de 2km et non bitumée, est reliée à la zone industrielle et à la zone portuaire. Le raccordement à la RN1 allant vers Cayenne se fait par un bac alors qu’un pont sur le Kourou est en cours de réalisation en 1969. Yves Sillard n’oubliera pas ces cinq semaines de pluies ininterrompues qui balayèrent les remblais de sable patiemment aménagés en vue de la construction des routes. Au printemps 1967, alors que les ouvriers croyaient avoir hissé le sol au dessus du niveau des marées ( préalable à l’installation d’un réseau routier fiable ), toute l’eau du ciel noya leurs efforts. « Cette pluie nous coûta 10 millions de francs. Sur un budget de 330 millions de francs, c’était beaucoup. En juin, nous avons effectué une visite sur le terrain pour dresser un état des lieux, bien déterminés à tenir notre budget. Nous avons décidé ici de réduire la largeur d’une route, là de la supprimer, ailleurs de renoncer à un magasin pourtant utile. Il fallait faire ces choix capitaux en temps réel, et vite. Nous avons ainsi tenu notre pari en respectant le budget imparti. C’était une véritable prouesse !

2) Réseau d’eau potable et assainissement

L’eau est pompée dans le Kourou à environ 40km de l’embouchure et refoulée jusqu’à des réservoirs situés sur les monts Pariacabo près du centre technique. L’eau est alors traitée puis distribuée dans la ville et les diverses installations, notamment dans un château d’eau. Les voiries et réseaux divers permettent d’assainir le terrain et d’évacuer les eaux fluviales qui sont rejetées dans le Kourou. En 1969, il est prévu de remblayer les marécages qui bordent le fleuve entre le village et la pointe des Roches et de les assainir en luttant contre les insectes. L’eau est à 1,20 francs le mètre cube.

« S’agissant de l’eau potable, nous avons réalisé une conduite à travers la forêt équatoriale pour rattraper le Kourou, sinueux comme la Seine, dont l’eau non vaseuse et non polluée se trouvait à 40km en amont. Nous avons fait venir du sable de Fontainebleau pour construire une centrale d’épuration, puis une centrale électrique et son réseau de distribution.» se souvient Pierre Chiquet.

3) Énergie, électricité et transmissions

L’énergie électrique est fournie par une centrale située à proximité de la zone industrielle. Cette centrale est en service depuis le mois d’avril 1967. Sa puissance sera portée en 1968 à 4500kw pour atteindre en 1970 les 7000kw. Un poste de transformation permet l’alimentation en 230-330 volts. Selon l’horaire, le kw-heure est de 0,18 francs à 0,51 francs.

Un autocommutateur de 300 lignes téléphoniques et une liaison télétype avec le centre d’émission de Cayenne sont opérationnels en 1966. Le réseau électrique est desservi par une ligne aérienne le long de la RN1, desservant les logements des cadres célibataires, les bureaux, les installations de restauration, les dortoirs et le dispensaire, le dépôt frigorifique était alimenté par un câble enterré sous terre à partir de la centrale provisoire.

4) Sanitaire

La présence de nombreuses variétés de moustiques est plus gênante que dangereuse. Le paludisme et la dysenterie amibienne sont très rares et concentrés dans les régions plus humides encore de l’intérieur des terres, l’Amazonie ; les vaccinations anti-varioliques et anti-amaryle ( la fièvre jaune ) sont devenues obligatoires. Grâce au concours de l’Institut Pasteur de Cayenne, les moustiques nocturnes furent éradiqués par le brasier pour assainir les flaques d’eau stagnantes. Un remblai hydraulique fut aménagé pour protéger la ville de Kourou.

Le 3 février 1967, par arrêté préfectoral, est créé la Direction Départementale des Services d’Incendie et de Secours de Guyane, la DDSIS. Le 1er juin 1969, un détachement de la Brigade des Sapeurs Pompiers de Paris, un officier et vingt-cinq sous-officiers, gradés et sapeurs, est mis à la disposition du CNES pour assurer la protection des personnes et de biens sur les sites du CSG pour l’ensemble de la communauté industrielle et spatiale de Guyane, la CISG, vérifier la maintenance des secours fixes et former des personnels à la sécurité au travail. L’unité est composée de trois centres de secours répartis sur les sites à risques, dont l’usine de propergol. Le premier commandant de compagnie était le capitaine Cuenca.

Le 31 mai 1966, le chef du Département de Détachement du CNES, R. Fevre, demande au préfet de la Guyane de bien vouloir officialiser la création du centre de soin polyvalent du CSG à Kourou en autorisant la mise en service à compter du 1er septembre 1966. Ce centre sera placé sous la direction du docteur Lagane, médecin d’entreprise, et comprendra un local d’examen, un local de radiologie et un local d’hospitalisation de dix lits. En 1966, le dispensaire est construit et attend son équipement complet.

5) Sécurité

Alors que la France s’investit très fortement en Guyane pour son industrie, la sécurité de la région ne représente pas encore un impératif. Pierre Messmer essaya de convaincre de Gaulle d’y installer la Légion Étrangère dans les années 1960, en vain. « Je me devais de trouver une nouvelle base ( les anciennes étant compromises par les indépendances tunisiennes et marocaines puis algériennes ). Je savais qu’un jour nous aurions besoin de cette force. La suite devait d’ailleurs me donner raison. Pour y avoir passé six années, j’y étais attaché, et le général de Gaulle me reprocha parfois cette sensibilité. Je lui soumettais des propositions. Il en refusa deux : celle d’installer un régiment de parachutistes en Corse et l’autre en Guyane. À ses yeux, cette dernière idée n’était pas absurde d’un point de vue militaire, mais les élus, toutes tendances politiques confondues, lui firent savoir que pareille installation serait abominable. Le milieu guyanais était un cercle bien fermé. Les dirigeants affichaient un conservatisme forcené. Ils voulaient pouvoir continuer à mener leurs affaires entre eux. L’arrivée de la Légion leur semblait de nature à perturber leur tranquillité, comme celle de réfugiés asiatiques, les Monghs, qui réussit pourtant parfaitement. Croyant à une reprise en main de la Guyane, ils surent convaincre de Gaulle de renoncer. Je fus désavoué. Mais quelques années plus tard, après la création du centre de tir de Kourou, la question de sécurité prit une vive acuité dans l’ensemble du département. La Guyane couvrait un territoire représentant le dixième de la France. Aucune force militaire n’y était implantée. Kourou, le point sensible, ne bénéficiait pas de protection particulière. C’est ainsi que la Légion étrangère a pris position sur les lieux en 1973.»

6) École

Fin 1965, une baraque de chantier métallique était installée dans le bourg historique à proximité de l’église. Pour résoudre les problèmes posés par l’arrivée des nouvelles familles à Kourou, le CNES racheta la baraque de chantier et la transforma en classe provisoire après la mise en place du dispensaire. Le terrain fut clôturé pour surveiller les élèves.

Comme on le voit, les travaux avancèrent vite et sans de trop graves accrocs techniques. C’est bel et bien une aventure de bâtisseurs qui se déroula en Guyane ces années là, et comme cette aventure se déroulait hors des sentiers battus de la métropole, entre la vacuité industrielle de la Guyane et la « modernité » galopante, elle comporta quelques moment singuliers pour ces bâtisseurs, dont celui-ci :

« Avec le manque de ressources, les entreprises ont vite été amenées à investir ou à prendre en tutelle les locaux. C’est ainsi qu’en 1965, DUMEZ installa un réfrigérateur à pétrole dans le restaurant de Cécilion pour que ses ouvriers puissent boire frais. La clientèle n’eut accès aux boissons fraîches qu’après le repas du personnel de DUMEZ. Il construisit quelques villas en bois pour loger son personnel d’encadrement. Le CNES utilisa la colonie de vacances des Roches pour loger ses représentants, Théo Reiss et ceux du bureau d’études SERETE. Un petit groupe électrogène « Bernard » assurait la distribution électrique des pompes de distribution d’eau. Dès décembre 1965, ces représentants assurèrent eux-même leur restauration, le bourg ne pouvant faire face à la demande. Fin janvier 1966, le groupe « Bernard » « rendit l’âme ». Pendant un mois, la colonie de vacances des Roches se trouva privée d’électricité et d’eau. Un groupe électrogène, « Baudouin », avait été commandé en novembre 1965 mais, compte-tenu des détails de transport, il ne fut livré qu’en février 1966. Sa mise en service permit d’assurer l’hébergement d’une vingtaine de personnes aux Roches. »

Chapitre 5

Les pas de tir ou centres de lancements

C’est précisément la base du Centre Spatial Guyanais à ses débuts : ses pas de tir, futurs centres de lancement. Ils vont être aménagés pour permettre de réaliser au mieux les essais et expériences, d’en tirer les conclusions, et les tirs officiels de fusées-sondes et satellites qui vont offrir à la France et par elle, à l’Europe, l’opportunité de constituer et de posséder ses propres réseaux planétaires futurs de télécommunications, de météorologies et tant d’autres possibilités technologiques, techniques, à usage militaire, scientifique, civil et commercial, raisons du capitalisme d’État, ou colbertisme si l’on peut dire, pratiqué par la France.

  1. A) Les fusées-sondes et Diamant

1) Le calendrier

Le premier décembre 1965, une note du CNES donne le programme de mise en œuvre du CSG et détaille le calendrier des tirs sur le site.

Le premier tir de fusées-sondes en Guyane est prévu pour septembre 1967, le premier tir de fusées-sondes sur le pas de tir définitif est prévu pour avril 1968 et le premier tir Diamant à Kourou est prévu pour octobre 1968. Le champ de tir à part entière est quant à lui attendu pour le mois d’octobre 1969, opérationnel et pourvu de ses équipements complets.

Le champ de tir fournit un bâtiment météorologique, des radars Cotal et Cotir (ou Bretagne), des moyens optiques (pied de rampe et poursuite), des moyens de développement (laboratoire optique), des transmissions de fortune (en particulier avec la zone vie), des plates-formes bétonnées pour le hall de montage des engins et la rampe de lancement, un hangar pour stocker les propulseurs, un pôle sécurité incendie et « si possible » de l’eau et de l’énergie électrique. Le tout implanté à côté du pas de tir définitif pour ne pas gêner le chantier.

Afin de recevoir les missionnaires des tirs, il est prévu que l’Hôtel des Roches soit praticable et pourvu de 40 chambres ainsi que d’une cafétéria.

Pour le personnel sur place et les missionnaires, la mise en place d’une première structure champ de tir, en particulier, se profile. Munie d’une direction, d’une structure administrative, d’un embryon de structure opérationnelle pour environ 160 personnes au champ de tir et un total de 235 personnes en incluant les tertiaires indispensables logés par le CNES ( personnel hôtelier, instituteurs, supérette et quelques commerçants de base ). La livraison du bâtiment administratif et de la première tranche magasin arrive en 1967.

En 1968, la livraison du pas de tir fusées-sondes équipé et définitif remplaça le champ de tir mobile, excepté les remorques télécommandes, de destruction et de télémesures. Auparavant, les transmissions provisoires raccordaient les différents moyens au bâtiment météorologique utilisé alors comme centre de contrôle du champ de tir ( réseaux interphones, téléphones, base de temps sommaire ).

Le calendrier était très tendu, en trois ans, il fallut construire dans un lieu lointain et désert un complexe des plus modernes. Exceptés quelques rares retards, le calendrier a été respecté :

pour le 1er juillet 1966 :

atelier automobile
centre de production contre l’incendie infirmerie

pour le 1er janvier 1967 :

ensemble de lancement fusées-sondes magasin recettes
atelier d’entretien
50 logements

pour le 1er avril 1967 :

centre de contrôle
350 logements
hôtel pour 200 personnes restaurants
piscine

pour le 1er juillet 1967 :

ensemble de lancement Diamant
bâtiment radars
blockhaus pour observer les lancement de deux étages, dont l’un enfoui centre de télémesures
centre optique
bâtiment météorologique
hall d’équilibrage
bâtiment administratif
laboratoire d’électronique
laboratoire optique-photographique
laboratoire d’essais satellite
centre d’exploitation des données
cafétéria
poste de garde

pour le 1er janvier 1968 :

les stocks explosifs et propulseurs 115 logements célibataires
235 logements.

Un premier ensemble de trois pas de tir pour fusées-sondes est achevé en 1968, en 1969 commence et finit la construction du pas de tir de l’ensemble Diamant.

Yves Sillard, responsable de la construction du CSG à Kourou pour le CNES de 1965 à 1969, date à laquelle il devient directeur du CSG jusque 1971, donne son sentiment sur l’avancée des travaux engagés par l’Etat :

« L’ensemble prévu était très ambitieux, dans un premier temps ; il s’agissait de construire une ville de 5000 habitants, puis des bâtiments techniques pour la télémesure, les radars, l’optique, les pas de tir appelés l’un « fusées-sondes » l’autre « Diamant ». Les problèmes ne manquaient pas. Personne ne savait tracer une route, et l’infrastructure existante laissait à désirer. Au bout de plusieurs mois difficiles, nous avons fait appel à l’entreprise Dumez pour nous aider. »

« Les travaux de la ville Diamant furent en partie retardés par les pluies diluviennes du printemps 1967. Le premier bâtiment achevé de l’unité Diamant fut inauguré en novembre 1967. Il s’agissait du restaurant Albia, ce qui peut surprendre compte tenu que la ville n’était pas encore habitable, mais s’explique parce que les prévisions faites à la restauration furent bouleversées par le volume de la main d’œuvre. La ville Diamant et l’aménagement des Roches furent terminés en 1968. »

L’État se confrontait à sa propre ambition, non pas démesurée mais conséquente, dans de nombreux domaines dont l’économie et la politique. Les entreprises étaient attendues pour jouer leur rôle dans l’économie du moment mais peut être pas aussi vite. Aussi, l’objectif initial même, malgré l’implantation de la base en Guyane et son excellent positionnement, voulait répondre à un manque qui n’était pas encore satisfait. La France savait construire, produire des satellites mais ne maîtrisait pas tout à fait les moyens de lancement, ni, après lancement, les moyens de poursuite, de suivi du satellite. Et pour cela, il fallu négocier avec d’autres pays.

2) Les stations de poursuite

« Nous ne disposions d’aucun équipement pour suivre les satellites, raconte Pierre Chiquet124, ni de télémesure, ni de trajectographie. J’ai engagé un jeune ingénieur de Nord-Aviation, Jean Saint-Etienne, et nous avons défini les caracéristiques des stations de poursuite destinées à suivre la progression des engins. À la suite d’appels d’offres lancés à l’industrie, Thomson fut choisie pour créer les stations de poursuite, et CSF pour celles de télémesures. Nous avons pu développer un réseau compatible avec le «Mini-Track» américain, afin de pouvoir échanger nos données. En réalité, notre installation était plus performante car nos antennes étaient placées de manière à obtenir une couverture plus large. Le réseau Mini- Track comptai six stations. Deux nous suffirent. J’ai fait appel à Norbert Charbit pour leur trouver un emplacement. Il nous fallait des sites de trajectographie, d’autres de télémesures. L’ORSTOM nous prépara le terrain en Afrique, à Ouagadougou ( à l’époque Haute-Volta, aujourd’hui Burkina-Faso ), à Brazzaville ( à l’époque Congo, aujourd’hui République du Congo ) et aux Canaries pour la trajectographie, à Pretoria ( Afrique du Sud ) pour la télémesure et la télécommande. Les stations construites et gérées par la SODETEG étaient placées sous la responsabilités de Norbert Charbit. Le choix des sites entraînait des relations politiques particulières avec les pays concernés. Les accords n’ont pu être conclus sur le champ. Le général Franco voulait se rapprocher de l’Europe par tous les moyens. Il voulait faire de notre requête une monnaie d’échange : il nous accorderait un emplacement à condition que la France lui facilite l’entrée de la Marché Commun. Nous étions en 1962, la discussion n’a pas abouti. C’est seulement en 1964, lorsque les relations avec l’Espagne changèrent que la station de Las Palmas fut construite. »

Norbert Charbit évoque125 le cas particulier du Congo-Brazzaville. L’Elysée suivait avec inquiétude l’évolution de ce pays après que le chef d’Etat mis en place par le général de Gaulle, l’abbé ultra-gaulliste Fulbert Youlou, fut renversé par le leader communiste Sassou Nguesso. « La France, par la voix du Quai d’Orsay, avait donné l’instruction de tout arrêter [ les négociations au sujet des stations de poursuites et de trajectographie ]. Mais, pour ma part, j’avais un accord du Quai d’Orsay pour une mission précise : installer une station ! J’ai demandé une audience au nouveau gouvernement du Congo. Après trois jours d’attente, le ministre de la Recherche et Télécommunications m’a reçu dans un silence glacial, entouré de vingt de ses conseillers qui écoutèrent mon exposé. Le ministre a finalement donné son accord, en exigeant la transparence de la gestion et des créations d’emplois. La situation politique qui prévalait a retardé la mise en route du projet. »

Au sujet d’une autre station, au Liban :

« Pendant un mois, nous avons perdu la trace d’un bateau qui transportait les équipements indispensables à la construction de la station. Les techniciens ne cachaient pas leur fébrilité. Des bruits circulaient. Le chargement était en Norvège. On se renseignait. Nul ne savait rien. Il fallait accélérer dans la perspective d’un lancement prochain. Nous avons demandé aux équipes d’installation industrielle de venir malgré tout. Le matériel est arrivé trois jours avant le tir ! Comble de malchance, le port de Beyrouth était engorgé. Le bateau est resté en rade. Il ne pouvait approcher le quai. Nous avons pris un grand risque en décidant de débarquer le chargement à l’aide d’une barge. Les ingénieurs et les techniciens, qui avaient tué le temps en chaussant des skis, ne cachaient pas leur inquiétude de tout voir tomber à l’eau (… ). La station a été montée en 48 heures. Le 26 novembre 1965, le premier tir de Diamant A eut bien lieu (…). »

Depuis la base algérienne d’Hammaguir. Diamant met en orbite le premier satellite français pesant 39kg et baptisé Astérix ( A1). La réussite du tir qualifie la fusée. Du 26 novembre 1965 au 15 février 1967, il y aura eu 4 lancements Diamant A depuis Hammaguir, dont un échec partiel le 8 février 1967 pour orbite trop basse, envoyant 3 satellites dans l’espace ; Asterix, Diapason et Diadème 2. Diamant B, une version plus puissante contenant un étage supérieur à poudre sera lancé depuis Kourou la première fois le 10 mars 1970 avec un total de 8 tirs dont 3 Diamant BP4, envoyant 6 satellites, WIKI & MIKA, Péole, Tournesol, Starlette, Castor & Pollux et Aura. Deux échecs ont eu lieu pour non détachement de la coiffe et défaillance du 2e étage.

En 1965, le nombre de déplacements et missions pour les agents du CNES est en hausse de l’ordre de 80% par rapport à 1964, un accroissement dû essentiellement au lancement de FR-1 depuis la base de Vandenberg, au lancement du D-1A à Hammaguir, aux campagnes de de tirs de fusées- sondes en Islande et à Hammaguir, à la mise en exploitation des stations de poursuite de Beyrouth, Ouagadougou, Brazzaville et Prétoria, à la création du champ de tir de la Guyane ainsi qu’aux colloques scientifiques et techniques qui nécessitaient la venue de personnalités et conférenciers étrangers dont les frais de voyage et de séjour ont été pris en charge par le CNES.

  1. B) L’ELDO et la fusée Europa

Nous n’allons pas traiter de tout le programme Europa mais seulement de ce qui concerne notre étude, c’est à dire sous le cadre de la création du CSG. Comme nous l’avons dit plus tôt128, dès le départ du projet, le CNES compte faire du CSG un complexe ouvert sur le monde, à la coopération avec des entreprises comme des états.

1) Europa 1

L’ELDO, ou le CECLES en français, Centre Européen pour la Construction de Lanceurs d’Engins Spéciaux, est un consortium européen créé en 1962 pour réaliser un lanceur européen afin d’amortir le coût pour tous les États membres d’une telle démarche et de la rendre possible et efficace. Le CECLES participe aux frais du CSG, traitant au forfait avec le CNES, couvrant les constructions et installations à son établissement. Le CECLES/ELDO était couplé en parallèle avec l’ESRO/CERS, le Centre Européen de Recherches Spatiales, fondé lui aussi en 1962. Aussi, la plupart des industriels européens ont créé une association : Eurospace.

« Après une reconnaissance détaillée de diverses régions, il est apparu que la cote Ouest de la Guyane offre à 5° de latitude Nord, un emplacement idéal pour l’implantation d’une base de lancement pour véhicules spatiaux. À la demande du CECLES, le CNES a également étudié les possibilités d’implantation d’une aire de lancement pour les engins EUROPA-1 et suivants. » nous apprend le bilan annuel du CNES de 1964. Le rapport- bilan annuel de 1967 prévoit lui aussi le lancement d’Europa 1. Mais l’ELDO/A, devenu ensuite dans une nouvelle mouture Europa 1, ne sera jamais lancée depuis Kourou mais exclusivement depuis Woomera en Ausralie. Il y eut autour de cette fusée une mauvaise coopération des nations, chacune travaillant seulement à son propre étage de la fusée, donnant un ensemble, disons peu discipliné. Aussi, la fusée n’avait pas de mission d’application précise, ce pourquoi le programme Europa 1 s’arrêta après une série de cinq échec, le dernier tir étant celui du 1 juin 1970.

2) Europa 2

Les diverses études d’aménagement ont été menées dans le cadre
général d’aménagement qui a été modifié à deux reprises, constructions du programme Diamant et au cours de la mise au
projets du programme CECLES/ELDO, autrement dit les malheurs d’Europa 1 et le fait qu’Europa 2 soit dans les tuyaux du CECLES.

Le CNES à fourni au CECLES à la suite d’une étude qui lui avait été confiée un avant-projet de complexe de lancement CECLES en Guyane.

Cette étude à fait l’objet d’une collaboration entre le CNES, des sociétés françaises et des sociétés d’autres états membres du CECLES. L’avant-projet recouvre le pas de tir proprement dit, le blockhaus et la zone d’assemblage, l’usine de production d’ergols cryogéniques, les équipements, de stockage, de transport et d’approvisionnement en ergols, les équipements de réception de télémesures du véhicule et de l’extension du CSG. Un soin particulier a été apporté au plan directeur de l’extension de la zone vie, la ville de Kourou passant virtuellement de 6000 à 12.000 habitants dans le cadre de cette étude. Cette réalisation a été confiée au CNES par le CECLES.

Europa 2 sera tirée pour la première fois depuis Kourou le 4 novembre 1971. C’est un échec, ce qui provoqua en partie l’arrêt du programme, sur fond de malentendus européens au sujet de l’union spatiale, notamment de la part des anglais. La nécessité de créer une agence spatiale européenne unique mieux structurée apparue.

Les champs de tir sont construits au fur et à mesure avec les logements qui souvent reprendront les noms des pas de tir. L’unité ELDO a vu ses premiers quartier construits à partir de 1969, au Nord de l’unité Diamant. « L’originalité de ce nouvel ensemble vient de ce que le maître d’œuvre n’est plus le même que pour l’unité Diamant. Afin de gérer le patrimoine constitué par les bâtiments de la ville Diamant, le CNES a créé une société immobilière: la SIMKO. En 1969, cette société a acquis une part d’indépendance vis-à-vis du CNES et s’est constituée maître d’œuvre des bâtiments ELDO, qui lui appartenaient, alors que Diamant appartenait au CNES qui en contrôle et fournit le mobilier. » Mais avant de construire, il y eut des expropriations.

Chapitre 6

La Nouvelle Ville

Un village dut accoucher d’une ville, telle est l’histoire de Kourou dans la deuxième moitié du XXe siècle.

« Que diable, de nos jours on ne boucane plus, on mets au congélateur ! Les légumes, ça se ramasse dans les linéaires du rayon frais des libres services ! »

Bernard Montabo, Le grand livre de l’histoire de la Guyane volume 2 de 1848 à nos jours, Editions Orphie, 2004, p. 554. 716p.

  1. A) Les Expropriations

« À mesure que le projet prenait forme, d’autres problèmes se posaient, comme celui du prix des terrains. Devant l’appât du gain, la spéculation menaçait de chambouler toute l’économie de la région. Je savais que la construction du champ de tir du Pacifique avait entraîné une terrible inflation à Tahiti, explique Pierre Chiquet138. Le coût du foncier avait été multiplié par cinq ! Averti de ce phénomène, nous avons veillé à l’éviter en Guyane. Pendant toute la durée des travaux, l’inflation ne s’est pas accrue. Il restait une question épineuse : savoir à qui appartenaient les sols dont nous avions besoin. Ils étaient la propriété à la fois du ministère de la Justice et de l’évêché ! » Et de particuliers. Propriétaires de papier ou de fait, ceux qui vivaient sur les terrains intéressant le CNES pour la réalisation du CSG furent expropriés, délogés, déplacés, dédommagés, relogés. Certains en garde encore de l’amertume aujourd’hui, cinquante-ans plus tard.

Le 31 octobre 1964, un arrêté préfectoral140 portant ouverture d’une enquête sur l’utilité publique des travaux d’installation d’une base spatiale en Guyane et de l’acquisition corrélative des terrains nécessaires à l’implantation de cette base ainsi que l’urgence de l’opération est rendu. Le 24 novembre suivant, est remis à la préfecture l’avis favorable de la commission d’enquête d’utilité publique des travaux d’installation dune base spatiale en Guyane et de l’acquisition des terrains nécessaires à l’implantation de cette base ainsi que l’urgence de cette opération. Du reste, les procédures seront prestes.

De la fusée Véronique au lanceur Ariane, op.cit. p.81.La Guyane bénéficie d’un régime particulier du fait de son histoire. Le clergé catholique seul était rémunéré par l’État ou ses représentants depuis l’ordonnance royale de Charles X en 1828. Ni la loi de 1905 étendu aux colonies des Antilles, de la Guyane et de la Réunion en 1911, ni la départementalisation en 1946 ne l’ont modifiée. En 1911, une majorité de la classe politique guyanaise s’est opposée à toute modification, la Commission Coloniale émit alors à la métropole un avis négatif malgré son incompétence en la matière. En mai 2014, le Conseil Général de Guyane a signifié à l’évêque de Cayenne sa décision de ne plus payer les prêtres du diocèse, soit une économie d’environ 800 000 euros annuels selon le Conseil Général soi-même.

Les 11 janvier et 11 février sont déposés à l’attention des futurs expropriés le dossier de plan des terrains et bâtiments concernés par les expropriations ainsi que le registre d’enquête141. L’enquête parcellaire à l’expropriation est lancée le 11 janvier 1965 par l’arrêté préfectoral de R. Latellier, publié en page 3 du journal Le Radio-Presse du 13 janvier 1965. L’enquête sera dirigée par le chef du Service des Mines, Jacques Demangue.

Le 18 février, la commission centrale de contrôle des opérations immobilières poursuivies par les services publics ou d’intérêt public, attachée au cabinet du premier ministre, approuve les terrains choisis pour l’implantation de la base, constitués de la zone comprise entre le fleuve Kourou, la crique Sinnamary et la limite du territoire de l’Inini ( pour une superficie de l’ordre de 96.500 ha à l’exception des agglomérations de Kourou et de Sinnamary ), et des savanes Matiti, de la montagne des Pères, des Îles du Salut en totalité ( l’île Royale, Saint-Joseph et l’île du Diable ), la partie la plus haute du sommet des monts Baduel, un terrain de 4 ha au Dégrad des Cannes et un terrain de 2 ha à Cayenne.

Le 21 mai 1965, le décret 65-388 du Conseil d’État144 déclare d’utilité publique et urgente l’affectation d’État de ces diverses emprises au CNES, pour un total de 100.000 hectares. Il ne reste plus au CNES qu’à commencer ses travaux. Le 3 juin 1965, le président du CNES, le général Robert Aubinière écrit145 au ministre des Finances pour lui demander de « bien vouloir prendre toutes les dispositions afin que soient transférés au CNES les terrains ( affectés ou non ) appartenant à l’État et sis dans les zones 2 et 4 du plan ci-joint146, à l’exception du hangar du bac sis à Guatemala. »

Robert Aubinière se rappelle lors d’un entretien que « La plupart des terrains appartenaient à l’État. Le ministère de la Justice ne s’en souvenait plus du tout d’ailleurs et nous a donné les Îles du Salut ; on a racheté, simplement, je crois que c’était sept, sept carbets… qui appartenaient à des propriétaires qu’on a foutus à la porte, qui nous l’ont reproché ; on nous le reproche encore… mais c’est absurde. C’était sept carbets qu’on a indemnisés, qu’on a payés, et on a obtenu du Conseil d’État la priorité, le terme m’échappe. C’était la plus grande surface que le Conseil d’État ait eu à traiter. Ce qui m’a toujours fait plaisir, c’est quand je suis revenu en Guyane, je me suis dit : « Qu’est-ce que je vais me faire engueuler, on va me dire, vous auriez du, vous auriez pu penser à ça, vous auriez pu penser à ça…jamais ! Et tout le monde m’a toujours dit : « Vraiment vous aviez vu très bien tout ce qu’il fallait. » ; je n’avais rien vu du tout, c’est un peu un hasard mais on a, au fond, absorbé, on a réquisitionné la surface qu’il fallait à peu près. » Certes mais ce n’étaient pas sept carbets qui furent « réquisitionnés » mais plus de 300 propriétés privées.

Une note informelle du 18 juin 1965 liste 42 occupants ayant droits, prescrits par trente années d’habitation sur les lieux visés par l’enquête. Une autre liste149 décompte au moins 85 personnes, propriétaires et occupants, concernées par l’enquête parcellaire dans la zone de Kourou et de la crique Karouabo.

Et selon une note des Services des Domaines de Cayenne du 27 juillet 1967 : « la superficie totale des terrains affectés au CSG est de 120.000 ha, dont 15% appartenaient à des particuliers ; environ 335 propriétés privées ont été expropriées ; 325 propriétaires ont été expropriés ; 240 familles environ ont été déplacées et il restait en juillet 1967, 160 familles déplacées à recaser. »

Deux arrêtés préfectoraux en date du 28 juin 1965 et du 3 août 1967 portent cessibilité des terrains de la commune de Kourou nécessaire à l’implantation du CSG. Ils seront notifiés à l’ensemble des personnes morales, privées ou publiques concernées sous plis individuel, par voie d’affichage et par annonce publique avant la réalisation des enquêtes parcellaires destinées à l’estimation des biens fonciers.

Par exemple, l’arrêt de cessibilité des terrains nécessaires à l’implantation du CSG du 3 août 1967 arrête ou dispose que, « 1) sont déclarées cessibles au profit du CNES ci-dessus visé les propriétés désignées à l’Etat parcellaire ci-annexé. 2) Ampliation du présent arrêté qui sera publié au Bulletin des Actes Administratifs de la Préfecture de la Guyane, sera adressé au CNES. »

Pour ce qui est des indemnisations, le procès-verbal des délibérations du conseil municipal de Sinnamary illustre bien le type d’offre faite par l’État à travers le CNS pour indemniser les communes expropriées :

« Le Maire expose : que le but de cette réunion est consacré uniquement à l’examen du montant dû par le CNES et proposé par lui concernant l’EXPROPRIATION des biens communaux, sis à RENNER et MALMANOURY. Dont les montants sont les suivants :

ECOLE de Malmanoury pour un montant de 352.100francs Ancienne Ecole de Malmanoury un montant de 42.000 Chapelle de Malmanoury pour un montant de 47.700Ecole de Renner pour un montant de 80.080

Ensemble pour un total de 521.880francs.

Le Maire a conclu en précisant qu’il est satisfait de ce montant, et qu’on ne pouvait espérer mieux qu’il invitait le conseil à se rallier à lui pour approuver sans réserve la somme proposée. Le conseil ouï l’exposé du Maire se rallie à lui à l’unanimité des membres présents pour approuver la délibération. (… )»

Malgré tout, en 1967, l’Inspecteur Général de l’Économie Nationale chargé des DOM note dans un rapport que « Les conditions dans lesquelles les Guyanais visés par cette expropriation ( pour la plupart des agriculteurs ) ont été indemnisés, relogés et réinstallés sur de nouvelles parcelles d’exploitation [ plus lointaines par exemple de l’autre coté de la rive à Guatemala ] appellent les plus vives critiques. Le montant des indemnités versées n’est pas tellement en cause. Le service local des Domaines paraît, cependant, avoir été à l’origine d’estimations très basses ( de l’ordre de 100 à 250frcs l’hectare ) pour des terrains sans grande valeur, il est vrai, faits de savanes plus ou moins inondées ou d’abattis sur lesquels poussaient quelques légumes et quelques arbres fruitiers.

C’est la conception même du relogement et de la réinstallation agricole des intéressés qui a conduit à un véritable échec technique et humain. (…) Les expropriés relogés ( environ 60 ) l’ont été dans des maisons souvent trop petites pour les familles, se jouxtant les unes aux autres ( alors qu’il s’agissait de reloger des agriculteurs habitués à vivre dans des carbets isolés), insuffisamment protégées de l’humidité et dont les terrains d’accès intérieurs se prêtent remarquablement à la transformation en bidonville [ par exemple les Calypsos en bois ]. (…) Le mécontentement est général, même s’ils ont accepté, pour la plupart, les offres qui leur ont été faites. »

Guy Kramer, directeur du CNES nommé en 1967, fait état d’un marché qu’il aurait passé avec des expropriés devant leur refus d’occuper leur nouveau logement : « Je suis donc allé les trouver pour la plupart et je leur ai dit : « Bon d’accord, vous avez été expropriés et ça ne vous plaît pas, mais moi je n’y peux rien, un jugement à été rendu et je dois l’exécuter. Mais je ne suis pas obligé d’être sévère dans son exécution. Je passe un marché avec vous : les terrains appartiennent maintenant au CNES mais tant que je n’en aurais pas besoin vous pourrez continuer à cultiver, je fermerai les yeux. Mais à une condition : c’est que vous déménagiez vos meubles et que vous occupiez vos maisons en ville. (…) Je dirais que ça s’est relativement bien passé.»

Extrait du procès-verbal des délibérations du conseil municipal de Sinnamary, du 7 octobre 1967, approuvé par le préfet le 15 novembre 1967, Archives CSG, Kourou, 8W50.

Rapport de l’Inspecteur Général de l’Économie Nationale au Secrétariat des DOM-TOM, Déséquilibres nés, pour la Guyane, de la création du champ de tir spatial, 1967, in Guyane, programme d’action pour corriger les déséquilibres économiques 1967-1975. Centre des Archives Économiques et Financières, Paris, B-001908712

Au sujet des expropriations, événements difficiles, les personnes visées ont été surprises dans la quiétude du désert amazonien. La France s’investissait puissamment en Guyane, comme jamais auparavant. L’État prenait sa place, toute sa place dans le jeune département qui n’était pas habitué à voir l’État de si près. Aussi, les expropriations sont légitimes, mais même si ceux qui ont été expropriés ont été relogés, indemnisés, d’une part les individus n’avaient pas la stabilité financière d’une commune, d’autre part, avaient-ils vraiment le choix de refuser « l’offre » ?

  1. B) Les logements

« André Lebeau : Je me souviens quand vous étiez au CNES vous disiez : quand on fait des satellites ou des lanceurs, pas de problèmes, mais dès qu’on construit une cabane à lapins…

Robert Aubinière : Oui, ça c’est sûr. Il est certain que les gens de l’industrie du bâtiment doivent être très entraînés à ces trucs-là, à des bakchichs.155 »

La décision d’implanter sur le site de Kourou un champ de tir pour fusées lanceuses de satellites comporte comme conséquence la création à partir de néant de toute infrastructure, et en particulier d’une zone vie.
La zone vie est destinée à accueillir des agents du CNES et des sociétés de gestion chargées d’assurer le fonctionnement de la base, qui restent en permanence sur le site, ainsi que du personnel participant à une campagne de tir et séjournant pendant la durée de la mission à Kourou.

Pour la réalisation de cette zone vie, l’absence de toute structure d’accueil sur place a conduit le CNES à créer une véritable cité de chantier permettant d’abord aux entreprises de s’installer dans des conditions favorables et qui pourra ensuite être réutilisée et intégrée dans la ville définitive. Au départ a été établi un schéma d’organisation de la base, à partir des données connues des programmes spatiaux français. Ce schéma conduit à un projet d’organigramme qui servit de base à toute l’étude. L’étude du plan directeur de l’ensemble du site permit de préciser les hypothèses sur l’évolution future du projet et de la ville à créer. La première tranche du projet prit en compte les projets de construction du CNES, notamment liée au projet Diamant, au logement du personnel CNES et aux catégories de la population induite.

L’organigramme du personnel permanent chargé de la gestion de la base se résume ainsi156 :

Personnel dit « expatrié » :

7 directeurs et chefs de service, 43 ingénieurs, 159 techniciens, 121 maîtrise.

Personnels recrutés sur place :

90 maîtrise, 65 employés de bureau, 100 manœuvres

pour un effectif total de 585 personnes à loger dont l’emploi, à Kourou, doivent augmenter la demande et développer en toute logique l’offre et la région de Kourou. Puisque le village de Kourou ne peut répondre à la demande, l’arrivée des nouveaux venus, le CNES doit prendre à sa charge les logements du personnel. Cet investissement marque les grandes lignes de la future ville et permet de contrôler dans la mesure du possible

L’implantation de la population induite, appelée par la demande. Selon le SMUH, l’effet d’incitation du programme CNES se traduit par la création à brève échéance d’une nouvelle ville d’environ 6000 habitants157. C’est dans cette optique que s’oriente peu à peu le programme de constructions du CNES, qui s’agrandit par cercles concentriques ensuite, de programme spatial en programme spatial.

Au départ, 700 logements sont prévus par le CNES dont 585 pour le personnel permanent, 115 pour la population tertiaire, à quoi s’ajoute 200 logement destinés à l’accueil des missionnaires des campagnes du champ de tir et les installations destinées à l’accueil du personnel des chantiers de travaux du CSG dont une partie est constituée de logements récupérables après remise en état pour les besoins de la ville définitive, notamment les effets des expropriations dont nous avons parlé.

1) La zone-vie

La première tranche de la zone vie comprend 221 logements en collectifs R+2 et R+3, type F2 et F3 ainsi qu’un hôtel de moyen standing de 40 chambres. Ces constructions font partie d’un programme étudié par OTH. L’appel d’offre a été lancé en 1965 et livré en 1967.

La deuxième tranche comprend la villa du directeur, 115 villas pour les ingénieurs, cadres et maîtrises, 35 logements de célibataires en R+1, 78 logements en collectifs à un niveau, 146 logements en collectif R+1 pour de grandes familles, 100 chambres d’hôtel de standing, 10 chambres de passage CNES ( club ) et 40 chambres en hôtel de moyen standing. L’appel d’offre a été lancé début 1966 et livré fin 1967.

Les verticaux Diamant, satisfont les locataires. La séparation pour le linge est souvent critiquée, les locataires auraient préféré des débarras. La salle de bain est jugée petite et l’aération insuffisante. Certains locataires se plaignent de la « mentalité HLM » et du peu de relation entre voisins. Le « règne du béton, à la parisienne » est vivement critiqué. Les verticaux Diamant sont considérés comme les mieux conçus par ceux qui habitent, l’espace des appartements est loué par les locataires qui jugent qu’ils sont mieux logé ici et ainsi qu’en métropole.

Les locataires des villas se plaignent des « cuisines couloirs » et de la mauvaise orientation des villas, perpendiculaires à la mer en étant éloigné, ce qui serait causes de véritables bains de vapeur avec l’humidité. On se plaint du vis-à-vis mais les relations entre les locataires des villas se tissent et sont jugées bonnes. Les jardins paraissent trop petits.161

Les locataires des Calypso et Véronique, des maisons individuelles isolées, occupées par des métropolitains principalement, comme les autres, des agents de maîtrise et des fonctionnaires. Ce sont d’anciennes baraques de chantier conçues pour des célibataires, avec des panneaux préfabriqués en bois, posés sur un plot de béton en raison de l’humidité. Autant dire que ce sont de futurs bidons-villes. Le loyer est jugé « trop cher pour ce que c’est ». La signalisation des boîtes postales est peu claire. Les relations avec le voisinage immédiat sont qualifiées de « relation de politesse ».

2) La zone-vie chantier

La première tranche de la zone-vie chantier se compose de 20 dortoirs type BRUYNZEL d’une capacité de 600 ouvriers, de 25 pavillons du même type capables d’accueillir 75 cadres en aménagement provisoire. Ce programme faisait partie du marché CFE n°65.CNES.304. Les pavillons ont été prévus pour intégrer la ville définitive, ils sont achevé au premier avril 1966.

La deuxième tranche se compose de 10 dortoirs d’une capacité totale de 300ouvriers du même type que sur la première tranche. 66 pavillons servent à loger les cadres du CNES, des entreprises et bureaux d’études. Ils ont été intégrés à l’habitat définitif. Ce programme a été également traité par le CFE et livré au premier juillet 1966.

L’État aura donc fait aménager un territoire délaissé, sous-équipé, sans industrie, pour élever son champ de tir. Et, espère t-il, donner son envol économique à la-dite région, donnant naissance à une ville sortie de presque nulle part, d’un village de moins de 700 habitants, avec l’ambition d’en accueillir bientôt 50.000. Cela a contribué à changer le rapport de la métropole à ce département lointain, qui, sauf l’exception kouroucienne ainsi que ses accès, ne changea pas tant que ça. Qu’en est-il de la vie sur place pendant les travaux ?

Troisième Partie

Les hommes et la base

Comment des hommes issues de différentes cultures, réunis sur le chantier de la nouvelle ville vont-ils s’entendre, comment sont-ils répartis, et que faire à Kourou ?

Chapitre 7

Le Chantier

Le recrutement des ouvriers et le mélange des catégories dites socio- professionnelles et ethniques va donner un curieux résultat au milieu du chantier.

  1. A) La main d’œuvre

La réalisation du CSG nécessita l’intervention de plusieurs centaines d’ouvriers. Pour les périodes de grandes activités, de 1967 à 1969, on en compte entre 1500 et 1800.

Ce personnel peut être réparti en deux grandes catégories : l’encadrement pour 25%, entièrement métropolitains, et la main d’œuvre pour 75%, des locaux, des antillais et des étrangers.

Les disponibilités de la Guyane en main d’œuvre étaient limitées et ne pouvaient répondre au besoin de bras qu’à hauteur de 10 à 20% des effectifs165. Après avoir étudié les diverses sources de main d’œuvre entre le Brésil, le Surinam, Sainte-Lucie, le Venezuela166 et la Colombie, c’est cette dernière qui a été choisie comme lieu de recrutement167, avec des compléments de main d’œuvre des pays avoisinants pour un total de 17 nationalités.

Après des contacts préliminaires, deux missions furent effectuées en Colombie. La première, du 6 au 11 janvier 1965, avait pour objectif de négocier avec les autorités colombiennes les conditions de recrutement, de s’informer du degré de qualification des travailleurs colombiens et de se renseigner sur les possibilités d’acheminement des travailleurs de la Colombie à la Guyane. La seconde mission eut lieu du 8 au 16 février 1966 avec la participation de la Sécurité Sociale et de l’Office National de l’Immigration. Elle avait pour but de matérialiser par un accord signé les principes dégagés lors de la mission précédente. Le protocole administratif fixa les conventions de l’accord168. Un mémorandum les traduisit :

« Conformément aux engagements pris envers les autorités colombiennes, le CNES garantit au bénéficiaire les avantages spéciaux ci-après :
-Les frais de voyage aller et retour, à la fin de la période contractuelle ou en cas d’inaptitude professionnelle après l’arrivée en Guyane ou en cas de fin anticipée du contrat.

-Le logement et la nourriture pour une somme de 4,50f par jour. -L’enseignement de la langue française. »

Ainsi, 312 ouvriers colombiens étaient présents à Kourou fin 1966, un premier contingent de 51 ouvriers étant arrivé le 1er mai, 61 autres en juillet et 154 autres en septembre.

  1. B) La vie de chantier

Selon les récits, entre jungles, dortoirs et chantier, on s’occupait comme on pouvait, avec la radio, on se promenait, on buvait une bière en attendant le bac pour traverser le fleuve.

Le 5 novembre 1965, le maire de Kourou invita170 Jacques Perrot, « la présence CNES », à la fête communale et patronale171 des 24,25,26,27 et 28 novembre suivants, dont le programme172 se compose de concerts, de danses folkloriques, de réveil en fanfare à 5h du matin, de courses de barques, de radio-crochets, de feux d’artifices, courses de bicyclette, élection de miss Kourou à minuit le soir du 27 novembre et pour clore les festivités, un concours de bébé, des tirs au ballon, des jeux divers et la messe officielle du dimanche 28.

Une note du CNES du 6 juillet 1966173 annonce à toutes les entreprises la fête nationale colombienne à venir et leur demande de laisser toute latitude aux personnels colombien, proposant à tous de participer à un apéritif offert par ses soins le 20 juillet à 11h à la cafétéria.

Au quotidien, on travaille, on déjeune à la cantine où deux menus sont proposés, le métropolitain à 26,60F la journée et le sudaméricain, à 11,25F la journée174, repas fournis contre remise de ticket préalablement acheté et acquitté d’avance auprès de l’entreprise référente.

D’ailleurs, il y eut « des problèmes dus aux nombreuses nationalités des ouvriers du chantier: Colombiens, Saramacas, Brésiliens… et tout ce monde-là mangeait dans les restaurants pour la plupart, et ils se plaignaient de la mauvaise qualité des repas. Alors il fallut expliquer à la société qui s’en chargeait qu’elle devait faire quelque chose, sinon ça finirait mal. Et ça m’a obligé pendant un certain temps à déjeuner, parfois le midi et le soir, au restaurant des ouvriers ( car il y avait le restau des ouvriers, et celui des techniciens et ingénieurs. ) pour constater par moi- même. Pour améliorer les choses, on a fait engager un cuisinier colombien car les colombiens représentaient à peu près la moitié des effectifs des ouvriers.

Un jour, il est arrivé une catastrophe. J’étais ce jour-là entrain de parler avec monsieur Rimane175 près du restaurant, et tout à coup, il y eut un silence terrible, et tout de suite on est venu nous dire qu’il y avait un brésilien qui venait de se faire assassiner par un Saramaka d’un coup de couteau. J’ai fait appeler tout de suite le commandant de la gendarmerie ( qui malgré mes demandes avait refusé de mettre des gendarmes dans le restaurant ) et nous avons fait transporter le brésilien à l’infirmerie. Tous les brésiliens ont commencé à se masser. À l’époque, il y avait peut être à peu près 200 brésiliens, tous armés car toutes les nationalités se craignaient les unes les autres. Et si jamais on laissait une étincelle s’allumer, cela aurait fait un incendie fantastique. Quand le médecin est arrivé à l’infirmerie, il a constaté que le brésilien était mort et m’a demandé : « Qu’est-ce qu’on fait ? » Alors je lui ai dis : « Vous allez le prendre dans une ambulance, prétendre qu’il est seulement blessé, et que vous l’emmenez à l’hôpital à Cayenne. » Le médecin a refusé car les règles interdisaient de transporter un mort en ambulance. Je lui ai dit que je n’en avais rien à faire des règlements sanitaires et que j’allais convoque le bac par un ordre du préfet ( à l’époque il n’y avait pas de ponts et les bas ne fonctionnaient pas le soir ) et qu’il allait lui-même conduire le mort en ambulance dans le plus grand secret. (…) Et j’ai dû faire convoquer une compagnie de gendarmes par le préfet en lui expliquant l’urgence de la situation pour venir maintenir l’ordre à Kourou. Ils ( … ) ont trouvé des armes [ dans les dortoir après perquisition ] mais quelques heures après, un Saramaka était retrouvé mort, tué par un brésilien. J’étais furieux, et j’ai aussitôt commandé un hélicoptère de la gendarmerie pour faire évacuer le cadavre. J’ai convoqué les deux communautés et je leur ai dit : Écoutez ( … ) Vous êtes à égalité, fichez-moi la paix, arrêtez de vous battre, et tenez- vous tranquille. Alors vous voyez, tout ça, ce n’est pas normalement de la responsabilité d’un directeur du CSG, mais j’étais bien obligé d’assumer. » raconte Guy Kramer.

Du reste, le lendemain de ces événements, les ouvriers colombiens écrivent une lettre au directeur Kramer pour demander des solutions aux problèmes sur le site, tels que l’hygiène et la nourriture, jugée « chaque jour plus mauvaise ». Les ouvriers colombiens réclament un restaurant séparé pour éviter les mauvais traitements. Les travailleurs colombiens affirment n’être en rien mêlés aux incidents de la veille au soir, au cours de laquelle ils ont eu à souffrir de mauvais traitement de la part de la police. Ils affirment que les troubles sont dus et ont été causé par des provocations de la part des Surinamiens. Les colombiens demandent à être augmentés à parité des salaires français et demande une réévaluation de leur salaire selon leurs qualifications, ainsi que le paiement de leurs heures supplémentaires comme le stipule leur contrat, et un meilleur traitement de la part des chefs de chantier. Ils se plaignent également du manque de sérieux et de compréhension à leur égard des services de la Sécurité Sociale en prévenant que, jusqu’à ce que des solutions satisfaisantes à leurs doléances soient trouvées, ils se garde l’opportunité de poursuivre leur arrêt de travail et grève de la faim.

Autrement, Jean-Claude Jean-Michel, un menuisier ébéniste venu de Martinique sur le chantier en 1967 fait état d’un lupanar à Kourou, bien connu des travailleurs, et qui avait le mérite de « libérer le mental des ouvriers, en plus de la salle polyvalente où se tenaient des projections de cinéma, du volley-ball et des concerts caribéens ponctuels. » Il y est allé lui-même par « la curiosité de tout homme qui se respecte. » et déclare en avoir été satisfait malgré la rudesse du temps limité, imparti aux clients.

À propos de sport, le manque d’esprit sportif est souvent critiqué, « les gens viennent uniquement pour se montrer » cite l’ethno-sociologue Laurence Pecquet. « En fait, les métropolitains participent peu à toute vie collective, restent chez eux après leur travail, et, la nuit venant à 18h, il n’y a plus personne dans les rues en dehors du Bourg ». C’est d’ailleurs pourquoi des lampadaires furent installés aux terrain de volley et de tennis des Roches pendant les années chantier. Seul le Bourg est plus animé, où l’on écoute la musique créole. « Il apparaît que les locaux ne participent pas à cause de la ségrégation et se sentent exclus, et que les métropolitains s’en désintéressent souvent. » Ainsi, seules les personnes mettant à profit leur séjour en utilisant les équipements qui leur sont offerts se plaisent à Kourou, car «cela vient de nous-mêmes », par contre, dans leur majorité, les métropolitains s’ennuient, critiquent et attendent qu’on viennent vers eux, exceptés les ingénieurs dont le travail les « éclate », à travers lequel il s’épanouissent formidablement.

Chapitre 8

Kourou, enfer vert ou ville blanche ?

« Les obstacles à l’atteinte des objectifs paraissaient, au départ, inextricables. Le premier, et sans doute le plus sérieux, était le scepticisme du milieu économique et social guyanais, qui voyait avec inquiétude l’irruption dans un département qui avait jusqu’alors vécu à l’écart des grands mouvements de transformation de l’économie française des années soixante, d’un projet qui comportait à la fois le dynamisme des acteurs de l’aventure saharienne et la plongée dans l’aventure hautement technologique de la Recherche Spatiale. Le risque d’un rejet de l’opération par le milieu local était donc au départ très grand. Sa prise en compte dès les premières étapes de réalisation a été une préoccupation constante. »

  1. A) Une ségrégation de fait

Le professeur Coulomb raconte que, quand avec le général Aubinière ils se sont rendus en 1964 en Guyane lors d’une visite officielle, le préfet leur fit « rencontrer le député local et le président du parti socialiste. Tous deux se montraient inquiets devant [ leurs ] projets. »

Aussi, le 6 juillet 1964, ayant réfléchi à la conversation qu’ils avaient eu en Guyane, le sénateur Robert Vignon adressa une mise en garde182 au général Aubinière pour insister sur tout l’intérêt qui s’attache à ce que dans la mesure du possible, le personnel soit installé à Cayenne :

« J’ai eu l’occasion d’étudier des problèmes de ce genre pour le Commissariat à l’Énergie Atomique et les psychologues les plus avertis m’ont mis en garde à l’époque contre le danger qu’il y a à résider en vase clos.

Il est vraiment dangereux, sur le plan psychologique, de se retrouver constamment au bureau, à la cantine, sur son palier, à la piscine ou au tennis avec les mêmes personnes. Cela provoque une espèce de claustrophobie fatalement nuisible pour le rendement du travail.

Par ailleurs, j’ai toujours présente à ma mémoire ma visite à la base américaine de Guantanamo à Cuba ; j’ai vu, au moment où je quittai la base, tous les domestiques, les jardiniers, les employés subalterne cubains quitter cette base pour regagner leurs taudis. J’ai vu le même spectacle à Trinidad.

Je sais bien que c’est dans un autre esprit que vous aborderez le problème, mais il n’en reste pas moins que sur le plan politique et psychologique il y a un très réel danger à créer en Guyane une ville blanche où seuls les domestiques et jardiniers seront d’origine créole.

Toutes ces considérations m’autorisent à vous mettre en garde contre une solution qui paraîtrait avantageuse a priori, mais qui recèle en elle-même de très graves conséquences.

Bien entendu je tiens à vous confirmer que je considère comme essentielle la création de la base dont il s’agit en Guyane et que vous pouvez compter absolument sur moi pour vous aider dans toute la mesure de mes moyens, quelle que soit la décision que vous preniez en définitive. (… ) »

À ceci, Robert Aubinière répondit bien plus tard :

« Notre arrivée en Guyane n’a pas été acceptée facilement ; on aurait pu croire que c’était quand même un succès énorme pour la Guyane, mais pas du tout parce que la Guyane était un pays très aidé, tellement sous la coupe du gouvernement des administrations et puis du député-maire de Cayenne, qui était un socialiste… à Cayenne, il y avait 800 fonctionnaires, vous vous rendez-compte. Tous ces gens-là nous ont vu arriver en se disant avec raison, en se disant deux choses : d’une part Cayenne va perdre son importance, c’est Kourou qui va devenir le centre et deuxièmement, ils vont créer du racisme – ce en quoi ils ont eu raison d’ailleurs.

Du racisme parce que tout d’un coup… ce pays était sans racisme, parce que tout le monde avait couché avec tout le monde ; personne ne savait qui était blanc et qui était noir ; c’est à dire que tout le monde était noir et il arrivait tout d’un coup des centaines de blancs avec des salaires beaucoup plus élevés que les personnels locaux et qui allaient évidemment être regardés d’un mauvais œil. C’est ce qui est arrivé. »

Effectivement, la majorité des métropolitains adopte le contrat de 3 ans qui est assorti de nombreux avantages, voués justement, à les attirer en Guyane. Leurs salaires sont majorés de 40% par rapport à la métropole, le logement est fourni selon la catégorie socio-professionnelle dont 10% du loyer est à leur charge, le voyage annuel aller-retour vers la métropole est gratuit, ce à quoi il faut ajouter une prime de vie chère. Tout est fait pour attirer, et pourquoi pas, accueillir une colonisation de peuplement grandissante, ainsi qu’un cycle économique glorieux rêvé. Seulement, « la faible durée du séjour des métropolitains du CNES, liée au fait que le mobilier soit fourni, à la prise en charge de la majeure partie du loyer, leur fait généralement considérer leur habitat comme un logement de fonction auquel ils ne s’intéressent que peu et crée également une mentalité d’assistés. »

Si tous les emplois à Kourou bénéficient théoriquement d’une prime de vie chère, les travailleurs guyanais n’ont pas les autres avantages des métropolitains et s’en émeuvent. Certains locaux se plaignent d’être exclus. D’autre part, pour le même échelon professionnel, le salaire varie du sensiblement d’une société à l’autre. La différence la plus sensible concerne d’un côté le traitement du personnel métropolitain et de l’autre, celui des locaux et étrangers, dont certains sont inférieurs au SMIG, bientôt SMIC.

Une certaine discrimination ethnique existe au niveau de l’emploi185 : Les Haïtiens sont préférés aux Indiens pour l’entretien, Brésiliens et Colombiens préférés aux Guyanais dans le bâtiment, par contre les Guyanais trouveraient plus facilement des emplois administratifs que les métropolitains sans tenir compte du degré de qualification, le but étant de favoriser l’emploi guyanais en Guyane. La carence de personnel qualifié a posé problème et nombre d’emplois seraient tenus par des personnes non qualifiées « on balance n’importe qui à n’importe quel poste ». Pourtant la demande d’emploi est nettement plus forte que l’offre et le manque de travail touche plus particulièrement les personnes sans qualification, essentiellement les étrangers et les locaux.

  1. B) Répartition sociale

Premièrement, il faut savoir qu’à Kourou, en 1967, on compte 2435 hommes pour 692 femmes.

La répartition de l’habitat selon les groupes et les catégories professionnelles se découpe comme suit :

On trouve des créoles dans tous les corps de métier et dans tous les types de logements. Les agriculteurs sont au Bourg ainsi que les patrons de l’industrie et du commerce, les professions libérales et les cadres supérieurs dans les Calypsos et Véroniques, les cadres moyen au Bourg, les employés de même ainsi qu’aux R+1, les ouvriers aux Bourgs et dans les Horizontaux, de même que le personnel de service.

Les métropolitains, puis européens, sédentaires sont représentés par les patrons de l’industrie et du commerce et les professions libérales et cadres supérieurs dans les Calypso-Véronique et dans les Verticaux de l’ELDO, les cadres moyens aux Calypso et Verticaux ELDO, et les employés dans les Horizontaux et R+1.

Les métropolitains, puis européens, mobiles de même, à l’exception des professions libérales et cadre supérieurs qui séjournent à l’Hôtel des Roches ou dans des villas Calypso-Véronique.

Les Indiens, représentés par les ouvriers et le personnel de service, sont au village indien.

Les Saramakas sont également représentés par les ouvriers et le personnel de service, au village Saramaka.

Les travailleurs étrangers représentent eux aussi les ouvriers et personnels de services et habitent au Bourg et dans les Horizontaux.

Sur le chantier et dans la ville naissante, on peut donc parler de ségrégation de fait, entre des groupes ethniques très divers et denses, aux traditions et modes de vie différents, dont les seuls liens sont le temps limité du séjour et le souci de faire de l’argent, exceptés les enthousiastes de la première heure. On peut parler de ségrégation de fait entre les catégories dites socio- professionnelle, marquées elles aussi selon les ethnies. On peut parler de ségrégation de fait à l’emploi et aux conditions de travail, les différences de traitement et l’échelle des valeurs étant variables. C’est apparemment le choix fait lors de la création de la ville nouvelle, érigée quasi ex nihilo dans un lieu alors isolé, tant au niveau de l’urbanisme que de la conception de l’habitat.

Conclusion générale

Nous voulions expliquer en quoi la création du centre spatial français en Guyane était un exemple de phénomène volontariste en politique, et en quoi cela témoigne du caractère souverainiste, colbertiste, et quasiment absolutiste de la jeune Ve République française, incarnée par son (re)fondateur, le général-président Charles de Gaulle.

Au terme de notre étude, il apparaît que le mouvement indépendantiste auquel la France fut confrontée, notamment en Algérie, marqua le pivot d’une nouvelle politique territoriale, le retour de la France par un puissant investissement dans ses territoires d’Outre-Mer, avec d’une part la création du Centre d’Expérimentations du Pacifique en Polynésie, et d’autre part celle du Centre Spatial Guyanais en Amérique du Sud.

Le caractère souverainiste s’exprime par la volonté d’établir une empreinte, une présence française plus profonde, plus durable dans ces territoires éloignés de la métropole, afin aussi de mieux sécuriser le territoire français dans son ensemble, de le rendre inaliénable, inviolable entre la France Hexagonale, la France Australe et la France Équinoxiale. Ce trait souverainiste apparaît également dans le dynamisme de l’indépendance affichée de la France à l’égard d’un allié étasunien dominateur et menaçant, qui ne doit sa relative bienveillance qu’au respect, diminuant, qu’avait le président Kennedy pour la figure historique que représentait pour lui de Gaulle.

En effet, le choix de la Guyane n’est pas un simple choix technique, mais un choix géopolitique comprenant trois lectures possibles. La première est évidemment celle de l’Espace. Le site, sa latitude merveilleuse, sont une opportunité que l’ambition de faire de la France une puissance spatiale ne pouvait que saisir. Devenir la troisième puissance spatiale, derrière les deux géants du monde de l’époque, les États-Unis d’Amérique et l’URSS, conduisait à rehausser une certaine vision de la France dans toutes les nations du monde…et d’Europe. Aussi, le spatial est un domaine frère du balistique, et donc des missiles nucléaires, voire d’autres moyens de défense à tout le moins.

La deuxième lecture est celle du plan intérieur, celle de la Guyane à proprement parlé ; un nouveau département fait d’une très ancienne colonie française du premier espace colonial. Y implanter le centre spatial, sans même penser à la faveur du site, pouvait bien satisfaire l’opinion guyanaise qui demandait à l’État, à la Nation même, à ce qu’on prenne le territoire en charge, qu’on s’en occupe, qu’on développe le département enfin, après des siècles de « détachement » de la part de la métropole. Et la métropole, économie capitaliste ou non, après l’homogénéisation des lois, notamment sociales, issues de la départementalisation de la Guyane, se devait d’industrialiser ce département par trop dépendant de la métropole. Ce fut donc l’occasion de prendre à bras le corps le « problème guyanais », celui d’un territoire gigantesque (15% du territoire métropolitain ) mais désespérément vide. Vide de peuplement, et logiquement vide d’industrie, vide d’infrastructure. Il fallut alors à la France s’intéresser de plus près à la Guyane, ce qu’elle fit par des études nombreuses et diverses pour en connaître les richesses, les faiblesses et les capacités, dans le but de développer son centre spatial, et jusqu’à lui, toute l’infrastructure nécessaire, ce qui devait développer dans un élan tout le département.

La troisième lecture est celle de la voie de la France, ou selon de Gaulle, son génie, sa vocation, sa politique. C’est à dire que, pour l’homme qui loue le Québec libre, aux portes du pré carré étasunien, l’Amérique du Sud, venir ériger un centre spatial unique, extrêmement bien placé nous l’avons dit, effectuer de longues visites d’État à toutes les nations de ce continent, les invitant à travailler, à marcher « la mano en la mano » avec la France, leur proposant des accords, leur parlant de latinité face aux modèles anglo- saxons, et développer en parallèle des activités spatiales et atomiques, sinon interdites, fortement désapprouvées par le terrible allié, tout cela revient à lui donner un gigantesque pied-de-nez. Et par là, à dessiner la possibilité, à créer le chemin d’une troisième voie entre le bloc atlantiste et le bloc soviétique. Avec l’Europe des nations par exemple.

Le caractère colbertiste, c’est à dire protectionniste de tradition française, s’exprime à travers le développement d’une industrie puissante, à la pointe de la modernité par l’État, et pour la nation, comme vecteur de puissance et de grandeur. La République subventionne le projet qu’elle appelle de ses vœux et ne néglige aucun détail pour sa réalisation. Le trait du colbertisme apparaît également dans le développement des anciennes colonies, en l’occurrence la Guyane, devenues départements, et toujours grandement dépendants de la métropole. Ce développement méticuleux de l’Outre-Mer, malgré les efforts sur place pour favoriser l’emploi des guyanais, ne doit pas cacher l’objectif politique qui est de renforcer la France au premier chef. Évidemment, la départementalisation de la Guyane y établit la loi métropolitaine, ce n’est donc pas essentiellement la ponction du territoire qui est ordonnée, comme aux siècles précédents, car la France c’est aussi la Guyane. Mais la vieille méthode subsiste. Cependant quoi, si l’État finance la construction des routes, des ports, de l’aéroport, des accès, en vue de créer un centre spatial flexible et non isolé, prévoyant le fameux décollage économique, favorisant l’implantation sur place de travailleurs et autres cadres, par là la colonisation de peuplement la mieux ordonnée de tous les temps dans ce territoire, l’État s’attend à ce que des entreprises privées s’attellent, suivant, disons, la route des investissements, à s’y installer, à développer le territoire de leur propre initiative, permettant ainsi l’apparition de services tertiaires d’abord puis secondaires et primaires. C’est un véritable capitalisme d’État qui se joue en Guyane. Si la République anime et soutien cette industrie, elle compte bien ne pas la financer intégralement pour toujours mais souhaite en impulser les bases, le savoir-faire et la taille suffisante à la compétitivité, pour que des entreprises françaises ensuite puissent en prendre le relais, avec, comme de nature, pour les soutenir dans cet effort, des commandes publiques qui seront autant de subventions.

Le caractère quasiment absolutiste est balancé par l’importance relative de la place de la démocratie dans la Ve République, qui favorise largement l’exécutif sur le parlement et étouffe toute initiative populaire. Ceci étant dit, on peut observer la puissance absolue de l’exécutif, notamment à travers la création du centre spatial en Guyane. Après les événements d’Algérie et les accords d’Evian, le chef de l’État, suivant la contrainte de temps impartie aux installations françaises dans le Sahara, décide de ne pas faire discontinuer les études sur l’atome et le spatial, et fixe ainsi un bref délais pour trouver un site favorable et y construire le futur centre spatial dès 1962 pour 1967. Ce qui sera fait. On remarque la vélocité de développement du projet qui, depuis la validation du choix d’établissement du site en 1964 jusqu’aux premiers tirs de fusées-sondes en 1968 n’a souffert aucun véritable obstacle malgré les difficultés réelles liées au manque d’infrastructures et la méfiance initiale des élus de Guyane, qui, du reste, n’ont pas été entendus dans leur souhaits. Cet absolutisme se vérifie par la pratique toute jacobine, centralisée du pouvoir. Les décisions viennent d’en haut exclusivement. Les financements sont accordés, les institutions approuvent les expropriations sans sourciller, soutenant ainsi la volonté du pouvoir. L’absolutisme est aussi le fait d’imposer sa loi, ce qui chez soit semble légitime. En délogeant des habitants, en les forçant de fait à abandonner leur mode de vie contre un autre, l’État adopta un comportement brutal, et ce même s’il était dans son bon droit et qu’il souhaitait ménager toutes les susceptibilités. Le pouvoir a imposé un remodelage total de l’économie guyanaise par la création du centre spatial guyanais qui, en plus de la fonction publique, devint un nouveau pôle économique extrêmement attractif dans une région toujours vide d’industrie, et toujours dépendante de la métropole.

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