Ces nouvelles puissances maritimes qui font monter les tensions sur le globe

Ces nouvelles puissances maritimes qui font monter les tensions sur le globe.

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La mer, espace d’une « drôle de guerre » entre Etats.

La récent décision de la Cour permanente d’arbitrage de La Haye concernant les souverainetés de Manille et de Pékin en Mer de Chine méridionale remet sur le devant de la scène la terrible compétition qui fait rage entre Etats pour la possession, l’exploration et l’exploitation des mers.

Aux sources des tensions : deux conceptions de la mer.

La possession des îles, la liberté de la navigation et le contrôle des grandes routes commerciales maritimes sont autant d’enjeux commerciaux, diplomatiques, industriels que les Etats ne peuvent ignorer tant les avantages qu’ils procurent sont considérables. La mer, plus que jamais, est le lieu où les souverainetés se contestent et cherchent à s’affirmer.

Pour comprendre cette compétition maritime et les formes qu’elle prend dans notre monde en pleine mutation, il apparait nécessaire de remettre en perspective l’histoire de la mer au regard de celle du droit international et de l’inscrire dans le grand récit des luttes d’influence entre Etats. En effet, le droit de la Mer mêle les intérêts des Etats à des conceptions philosophiques et politiques en opposition fondamentale.

John Selden (1584-1654), juriste et historien britannique, théoricien de la « mare clausum » mer fermée sous domination des Etats.

John Selden (1584-1654), juriste et historien britannique, théoricien de la « mare clausum » mer fermée sous domination des Etats.

Les premières doctrines du Droit de la mer naissent au XVIIè siècle, accompagnant l’émergence de puissances maritimes concurrentes : l’Espagne, le Portugal, l’Angleterre et la Hollande. L’opposition structurante est celle entre le juriste Hollandais Hugo Grotius, partisan d’une mer entièrement libre, dite mare liberum, échappant à la domination des Etats – excepté pour les zones en bordure des côtes – et le juriste Britannique John Shelden, qui développe l’idée d’une mer territorialisée et appropriée par les Etats, dite mare clausum.

Cette opposition semble ressurgir lorsque dans la Convention de Montego Bay, l’ONU promeut d’une part une conception de la haute mer proche de la mare liberum de Grotius et d’autre part, avec les ZEE, une conception qui s’inspirerait davantage des théories de Shelden et de sa mer territorialisée. Ainsi peut-on commencer à éclairer les différends maritimes, en mer de Chine, en Arctique ou dans le Détroit d’Ormuz.

Cette différence de vue est lourde de conséquences car elle est grandement conditionnée par des intérêts nationaux forts, avec des luttes rudes pour des ressources stratégiques susceptibles de donner à un état l’ascendant sur ses voisins ou de grandes puissances rivales.

Des puissances sur le front de mer : Pékin, Téhéran et la course à l’armement

Quelques Etat se sont lancés dans une véritable course à l’armement et que la mer connait une militarisation sans précédent dans certaines régions du globe.

Pékin –

La Chine est l’un des acteurs les plus dynamiques de cette compétition. Pékin a inclus la mer dans sa stratégie économique et projette d’exploiter les ressources des eaux qui bordent ses possessions ultramarines, mais il n’est pas le seul en mer de Chine ; de nombreuses îles sont revendiquées par d’autres Etats riverains comme Taïwan, la Thaïlande ou encore les Philippines. La Chine, au-delà des conflits continentaux, cherche donc désormais à retrouver une puissance maritime pour étendre sa souveraineté sur une majeure partie de la Mer de Chine.

Entre 2009 et 2015, la Marine chinoise a opéré une mutation remarquable. Alors qu’elle ne pouvait mener des opérations que dans une zone restreinte, très rapprochée de ses côtes, elle a entamé un double programme de modernisation et de constructions de navires afin de se transformer en marine dite bleue, c’est-à-dire avec des capacités de projection en haute mer. Cette réforme lui a fait rejoindre un club très fermé : celui des pays capables de construire leurs porte-avions et leurs sous-marins.  Ces succès ont été possibles du fait de la forte volonté et de l’investissement de l’Etat chinois depuis plusieurs années : L’ancien président Hu Jintao déclarait lors du 18ème Congrès du Parti Communiste Chinois “Nous devons fortement augmenter nos capacités à exploiter les ressources maritimes  pour la sécurité des intérêts chinois, et faire de la Chine une puissance maritime. », repris par son successeur Xi Xinping, qui a affirmé en juillet 2013 : « Nous devons faire plus pour tirer profit de la mer, comprendre la mer et appréhender stratégiquement la mer en plus de faire de la Chine une puissance maritime. »

Le Porte avion Liaoning, un outil essentiel de la puissance maritime chinoise.

Le porte-avion Liaoning, un outil essentiel de la puissance maritime chinoise.

La stratégie chinoise pourrait se résumer en un renforcement considérable des moyens de défense depuis les côtes : l’acquisition de missiles à longue portée pour interdire à d’éventuels navires ennemis de naviguer près de leurs côtes laisse une grande liberté de mouvement aux navires chinois, auparavant mobilisés par ces manœuvres d’interdiction. Cette nouvelle vue stratégique donne à la Chine des caractères essentiels d’une grande marine : l’application du droit de poursuite, recevable uniquement lorsque celle-ci a commencé dans une zone relevant de la juridiction de l’Etat poursuivant, constitue à cet effet une expression de puissance dont certains Etats ne veulent pas se priver.

 La Marine chinoise a dû être grandement modernisée pour répondre aux exigences stratégiques que les dirigeants chinois ont décidé de lui assigner. Le Livre Blanc de la Défense chinois de 2013, complète le rôle de la marine chinoise, lui confiant des missions tactiques et stratégiques telles que la lutte contre la piraterie, des missions humanitaires sur différents théâtres d’opérations militaires et surtout la défense de la souveraineté chinoise dans ses territoires ultramarins. En d’autres termes, l’acquisition par la Chine d’une puissance navale de premier plan résulte directement des conflits de souveraineté en mer de Chine.

L’Amiral Wu Shengli, commandant en chef de la Marine chinoise.

L’Amiral Wu Shengli, commandant en chef de la Marine chinoise.

La Chine a également renforcé la qualité de ses troupes : les programmes d’entrainement des officiers et des marins ont été grandement revus dans une optique de coopération interarmées. Du reste, la marine Chinoise a pu réaliser de nombreuses missions qui ont permis à ses officiers et marins de développer une expérience solide avec leur matériel et de se familiariser à de nouvelles tactiques de combat, qui se sont révélées efficaces contre le fléau de la piraterie sur les routes commerciales. En d’autres termes, la Marine chinoise est opérationnelle, combative, en croissance.

Téhéran –

L’Iran, de même, a procédé dans les dernières décennies à des révisions d’ampleur mettant en évidence l’importance de développer et d’entretenir une Marine de qualité. En effet, il se trouve sur un deuxième point de tensions fortes, le détroit d’Ormuz. Ce point névralgique du commerce d’hydrocarbures mondial est, avec la Mer de Chine, le lieu de tous les affrontements.

Suivant sa politique d’affirmation de sa puissance régionale, c’est à cette échelle que l’Iran entend disposer d’une marine efficace afin de garantir ses intérêts sur Ormuz ou de porter atteinte aux intérêts de ses rivaux comme l’Arabie Saoudite, par l’acquisition de petits navires rapides et agressifs en plus d’un important arsenal de mines sous-marines. Ses missiles défensifs peuvent être tirés à partir de petites bases ou de plateformes pétrolières, conférant à la puissance chiite une force de défense côtière efficace. Il faut noter d’ailleurs que ces missiles C801/C802 sont de conception chinoise. L’Iran dispose d’un avantage considérable sur ses voisins : il s’agit du seul pays du Golfe Persique à posséder des sous-marins. Une carte que Téhéran a déjà déclaré vouloir jouer au maximum dans les années à venir, faisant ainsi de leurs forces sous-marines leur principal outil de contrôle du golfe Persique.

La Frégate Jamaran, difficilement conçue par les chantiers navals iraniens, symbole d’une marine régionale qui a encore beaucoup de travail à faire pour s’affirmer.

La Frégate Jamaran, difficilement conçue par les chantiers navals iraniens, symbole d’une marine régionale qui a encore beaucoup de travail à faire pour s’affirmer.

La marine iranienne fait cependant face à un problème de taille : son incapacité à produire elle-même ses propres navires, qui démontre au passage le caractère rare et précieux d’un savoir-faire réservé à une poignée d’Etats.  Ainsi la marine de Téhéran se caractérise aussi par la vétusté de sa flotte, dont les navires de conception étrangère ont plus de 35 ans. Des coopérations ou des jeux d’alliances s’imposeront tôt ou tard pour régler cette problématique.

Nouvelles thalassocraties, nouvelles tensions 

Le renforcement de la Marine chinoise pour soutenir ses revendications en Mer de chine, le souci de l’Iran de posséder une marine capable d’asseoir son statut de puissance régionale pour sécuriser le Golfe Persique, témoignent tous deux d’une véritable contre-révolution vis à vis de la conception de la mer qui a présidé depuis bientôt un demi-siècle dans les relations entre puissances.

La convention des Nations Unies sur le droit de la mer gène un certain nombre de puissances émergentes dans l’exercice de leur influence et de leur pouvoir sur la mer. La Chine, à cet égard, est l’exemple le plus frappant. En effet, elle a opéré sa mutation de puissance régionale en puissance mondiale en particulier dans l’affirmation ferme d’une conception différente de la souveraineté sur la mer, qu’elle considère comme une « cause nationale ».

La Chine, volontairement ou non, porte une conception de la mer proche de celle de John Shelden, pour une mer fermée, territorialisée. Elle désire maîtriser les principales voies commerciales maritimes de son environnement et concurrencer ainsi les grandes puissances navales.

Les Etats-Unis regardent aujourd’hui avec une grande inquiétude les évolutions des différends territoriaux marins. Libéraux en paroles, leur supériorité militaire les a manifestement dispensés de ratifier la Convention des Nations Unies sur les Droits de la Mer de Montego Bay (1982), et ce jusqu’à aujourd’hui.

L’emblème de la Marine américaine, encore la plus puissante du monde.

L’emblème de la Marine américaine, encore la plus puissante du monde.

 Il n’y aura pas de mare liberum au XXI siècle, c’est ce qu’affirment la Chine, la Russie et l’Iran à travers leurs initiatives souveraines dans leur voisinage marin. Ces trois Etats se trouvent directement ou indirectement en situation de rupture avec les intérêts poursuivis jusqu’à présent par les administrations états-uniennes successives sur des enjeux maritimes. Moscou est pleinement attentif à l’évolution de l’épineux dossier des passages arctiques, qui intéresse aussi le Canada et la France. Téhéran surveille le détroit d’Ormuz, qui est probablement avec le détroit de Malacca, ce couloir entre la péninsule malaise et Sumatra, parmi les passages les plus stratégiques au monde pour les flux pétroliers et commerciaux.

Mme Colin Wett, fonctionnaire du Département d’Etat au bureau d’Asie de l’Est et du Pacifique, a rappelé lors d’une audition spéciale au Congrès que les Etats-Unis n’ont pas de position sur la souveraineté des îles contestées en Mer de Chine :  les Etats-Unis ont des accords de défense avec les Philippines, protègent le Japon et Taïwan et sont réticents à toute ingérence militaire dans la zone en raison du coût prohibitif d’une telle défense, traduisant un affaiblissement de leur suprématie militaire dans la région. La volonté de la candidate Hilary Clinton de signer la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer, témoigne aussi d’un infléchissement politique profond des Etats-Unis dans la défense de leurs intérêts à l’étranger : les batailles juridiques sont moins coûteuses et moins sanglantes que les conflits armés.

Le rôle de la France sur les mers : souveraineté, sécurité et liberté

L'hôtel de la Marine, place de la Concorde à Paris, où siège l'état-major de la Marine. Aujourd'hui il ressemble plus à un musée qu'à un ministère régalien.

L’hôtel de la Marine, place de la Concorde à Paris, où siège l’état-major de la Marine. Aujourd’hui il ressemble plus à un musée qu’à un ministère régalien.

La France, deuxième domaine maritime mondial, dispose d’une marine performante bien qu’en état de rupture capacitaire dans plus d’une zone. Son prestige diplomatique et sa frontière ultramarine mondiale l’appellent à adopter des positions claires dans le règlement des principaux différends maritimes mondiaux.

L'atoll de Clipperton, survolé par un hélicoptère militaire.

L’atoll de Clipperton, survolé par un hélicoptère militaire.

La France a l’opportunité de dépasser l’antagonisme entre les conceptions de Grotius, incarnées aujourd’hui par les Etats-Unis et l’ONU d’un côté, et les conceptions de Shelden de l’autre, tenues par des puissances mondiales ou régionales comme Pékin ou Téhéran, qui entendent territorialiser et militariser la mer pour servir leurs intérêts. Ces conceptions, irréconciliables, s’entrechoquent violement à cause du déplacement des centres de pouvoirs dans le monde et pourraient mener à des conflits armés. Il serait dans l’intérêt de la France de formuler la synthèse entre le respect de sa souveraineté, la nécessaire sécurité des mers et la liberté de navigation des hommes et des marchandises.

Espérons dans ce sens des actes et des paroles claires et fortes, car certains arbitrages comme celui de la CPA en Mer de Chine méridionale sont susceptibles d’être instrumentalisés contre la France sur l’atoll de Clipperton ou les îles Eparses. La France ne sera véritablement incontournable dans la désescalade de cette compétition maritime, qu’en sortant de l’immobilisme et du statu quo à l’endroit du développement de sa frontière ultramarine, en prêchant par l’exemple.

 

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