La (petite) agriculture bio-intensive, au service de l’émancipation des paysans francophones

 

 

Sans titre

Un exemple schématique de micro exploitation bio-intensive.

 

Sortir des paradigmes des “révolutions vertes”.

Refontes foncières, alignement des réglementations des marchés des semences et brevetage du vivant, toutes ces initiatives contemporaines d’oppression mondialiste semblent vouloir répéter les « révolutions vertes » du XXème siècle[1]. Celles-ci, reposant sur les progrès en génétique et en chimie, ont permis des gains de productivité importants par rapport aux anciennes pratiques. Mais ces gains se font au prix d’une agriculture fortement artificialisée, ayant recours à une utilisation massive d’engrais de synthèse et de produits phytosanitaires très dommageables à la qualité environnementale[2]. Très consommatrice en énergies fossiles et en eau, les techniques de ce type d’agriculture intensive productiviste conduisent à l’appauvrissement des sols, à la perte de leur qualité nutritive et de leur fertilité, sans compter la contamination des eaux induite par l’utilisation massive d’intrants. A cela s’ajoute la disparition de la biodiversité dont un nombre important d’auxiliaires de culture, surtout par l’usage massif de pesticides, favorisant par contrecoup le développement de maladies, ravageurs et adventices. Il y aurait pourtant tout intérêt, dans un contexte de perte de fertilité des sols et d’augmentation de la population mondiale, à chercher la promotion et le développement de méthodes agricoles alternatives, plus saines, plus résilientes et plus autonomes. Tout particulièrement en Afrique francophone, où la persistance des petites exploitations familiales et paysannes offre un grand potentiel pour une petite agriculture mieux maîtrisée, plus en phase avec son environnement. D’après la FAO, ce n’est pas moins des deux tiers de la population continentale qui est nourrie et employée par l’agriculture familiale, qui représente 62% des terres. « En outre, 95 pour cent des exploitations ne dépassent pas 5 hectares et représentent la majorité des terres agricoles en Afrique subsaharienne »[3] L’action publique, politique et internationale devrait alors se concentrer sur la réelle sécurisation, voire sanctuarisation, des petites unités productives, dont il convient de trouver le moyen d’augmenter les rendements plutôt que de les fondre dans des de grandes exploitations mécanisées. A cet effet, l’initiative de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie sur les « titres simplifiés sécurisés » (TSS)[4] peut être un compromis intéressant entre le nécessaire renforcement des droits fonciers et la toute aussi nécessaire préservation des structures socio-économiques construites autour des droits coutumiers de la terre.

L’augmentation des rendements ne peut, elle, se concevoir dans les paradigmes productivistes qui ont aboutit à des non sens aussi ridicules et graves que la pratique de désinfection des sols à base de véritables stérilisations chimiques de la terre, avec des produits tels que le Méta Sodium[5], décrit sur le site d’un prestataire de service agréé par le Ministère de l’Agriculture français comme « insecticide, fongicide (non homologué herbicide, mais donne de bons résultats)»[6], ou encore le BASAMID® Granulé , dont le même prestataire indique qu’il repose sur « 3 principes actifs pour une efficacité complète : Le formol est essentiellement fongicide. Le méthylisothiocyanate présente une action a la fois herbicide, nématicide, fongicide et insecticide. Le sulfure de carbone est surtout reconnu pour ses propriétés nématicides. »[7]

 

 Créer, entretenir et tirer profit des écosystèmes : la nouvelle voie du progrès agricole.

Tout au contraire, c’est à des systèmes de polycultures intensives et d’associations intelligentes d’espèces qu’il faut songer, en adaptant les cultures au climat et autres contraintes locales. La disponibilité limitée des sols doit conduire à veiller avec une attention prioritaire à leur préservation, voire à leur amélioration, par l’agriculture. A cet égard, les méthodes permaculturelles offrent de très prometteuses perspectives, à même de pallier à certaines difficultés comme le manque d’eau. L’expérience l’a déjà montré, comme au Brésil dans la région de Bahia au nord-est du pays. Là, sur une vaste zone de 900 000 km2, semi-aride et fortement dégradée par la déforestation massive, le labour et l’élevage intensif, a été initié le Project Polyculture lancé en 1999[8]. Piloté par l’Institut de Permaculture Bahian et VITA, une agence spécialisée dans le développement de l’agriculture soutenable, il a organisé la mise en œuvre d’un modèle basé sur la culture conjointe de ricin et de sisal associée au maïs, au sésame, aux haricots, au tournesol, au pois d’Angole, ainsi que diverses légumineuses fixant le nitrogène et enrichissant naturellement le sol en azote et en masse organique. A ces cultures conjointes s’ajoutent des arbres, fruitiers notamment, et des cultures de couverture supplémentaires, qui permettent d’offrir un couvert salutaire contre les rigueurs du soleil et du vent dans une situation d’alternance entre périodes de forte hydrométrie et périodes très sèches, et donc de retenir l’humidité plus longtemps. Cette méthode a donné des résultats plus qu’encourageants, au-delà même des espoirs d’origine, puisque dans les exploitations partenaires du projet, la production de ricin a doublé dès la première année de mise en œuvre. Par ailleurs, un tel régime d’association polyculturel sécurise l’agriculteur car l’échec de l’une des cultures n’entraîne pas celle de toute la récolte, source d’alimentation et de revenus diversifiée. Bien sûr, un tel modèle ne peut s’accommoder d’une mécanisation intensive ou d’une sur extension des exploitations : il suppose des soins réguliers et constants, sur des surfaces à échelle humaine.

Mais les bénéfices sont nombreux : non seulement en terme de rendements, mais aussi parce que l’association intelligente de végétaux résistants à différents types de maladies et ravageurs rend l’exploitation très résiliente face à ces dangers pour la récolte, et réduit par conséquent fortement, voire rend inutile, l’usage de produits phytosanitaires, nuisibles à de nombreux auxiliaires de culture comme les abeilles. Par ailleurs, la mise en culture permanente de la terre assure un sol bien structuré, avec des réseaux racinaires nombreux, qui retient mieux l’eau et les éléments nutritifs et évite le labour qui a tendance à le compacter et à nuire à l’activité biologique. Tout le génie de ces méthodes dites bio-intensives consiste à reproduire en agriculture le fonctionnement normal de la nature, d’en orienter et maîtriser l’activité pout la mettre au service des besoins humains, tandis que l’agriculture dite conventionnelle tend davantage à ignorer la nature, à la considérer comme inadaptée aux besoins humains.

 

Tout à fait adaptées aux exploitations de petite taille, voire à la micro-agriculture, les techniques permaculturelles, et d’autres développées dans un esprit similaire de respect des sols et d’adaptation douce de l’environnement – on peut citer, notamment, l’adjonction d’étangs aux cultures, qui offre irrigation en période de sécheresse, permet la pisciculture et donne même matière à engrais naturel pour l’enrichissement des sols[9] , et l’agroforesterie[10] – permettent une grande autonomie des agriculteurs, là où l’agriculture conventionnelle les contraint à une dépendance quasi entière aux semenciers, pourvoyeurs de produits sanitaires et d’engrais comme le très puissant Monsanto américain – sans compter les dépenses considérables en façon d’équipements et d’énergies fossiles. Il apparaît par conséquent tout à fait évident au COMEF que les solutions pour la sécurité alimentaire et le développement en Afrique francophone doivent être recherchées dans cette direction.

 

[1] Signe de cet horizon de développement agricole encore trop indépassable, L’Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA) créée en 2006 par la Fondation Bill-et-Melinda-Gates et la Fondation Rockefeller, qui, bien que pariant sur un développement par la petite agriculture, axe sa stratégie sur les semences dites améliorées, les réformes des lois semencières et foncières pour stimuler les investissements privés massifs.

Voir site de l’AGRA : http://agra-alliance.org/

[2] Voir « Quelques notions sur l’Agriculture Biologique » sur le site de Supagro Montpellier : http://www.supagro.fr/ress-pepites/AC/co/1_AgricultureBiologique.html

[3] Vers une agriculture familiale plus forte, FAO, Rome, 2014 [en ligne, consulté le 20/08/2015] disponible sur http://www.fao.org/3/a-i4171f.pdf

[4] Inventé par le notaire camerounais Aboulaye Harissou, membre de l’Union internationale du notariat, le TSS est un titre foncier officiel de forme simplifiée proche du certificat foncier. Ils comporteraient une clause interdisant la vente de terrains à des personnes extérieures à la municipalité où il se trouve, favorisant ainsi une communalisation de la gestion agricole. Le principe en a été approuvé par l’APF lors de sa 32e session en juillet 2013 à Abidjan.

Voir la Résolution sur les TSS : http://apf.francophonie.org/IMG/pdf/2013_07_session_coop_resoltss.pdf

[5] En réalité le Trimaton qui avait gagné en notoriété suite à un scandale de contamination des eaux de rivière en 2010 en Bretagne.

Voir ROUSSEAUX Agnès, « En Bretagne, un pesticide éradique toute vie aquatique », Basta !, novembre 2010 [en ligne, consulté le 02/06/2015] disponible sur http://www.bastamag.net/En-Bretagne-un-pesticide-eradique

[6] Fiche produit Traitaservice : http://www.traitaservice.com/desinfection,basamid,dazomet.html

[7] Ibid.

[8] « Selection of biodiversity adapted to local ecological conditions and resistant to disease », FAO Corporate document repository [en ligne, consulté le 20/08/2015], disponible sur http://www.fao.org/docrep/005/ac784e/ac784e-04.htm

[9] Voir « Développement de l’Aquaculture et des systèmes agricoles », Archives de documents de la FAO [en ligne, consulté le 29/08/2015] disponible sur http://www.fao.org/docrep/003/x7156f/x7156f03.htm

[10] Voir une présentation synthétique sur le site de l’Association française d’agroforesterie : http://www.agroforesterie.fr/agroforesterie-contributions.php

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *