Suppression des quotas de sucre : la Commission organise l’effondrement des Outre-Mer.

Suppression des quotas de sucre : la Commission organise l’effondrement des Outre-Mer.

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Les différents types de sucres issus de la canne à sucre.

 

La France est un gros producteur, exportateur et consommateur de sucre. Elle est placée comme le huitième producteur mondial et le premier exportateur européen. Grâce à ses territoires ultramarins, elle est même la seule en Europe à produire des sucres spéciaux, comme la cassonade, sucre directement extrait du jus de la canne à sucre. Produits d’une haute valeur ajoutée, ils font office de sucres haut de gamme. Cette filière est pourtant mise en voie de disparition par l’asservissement de l’Union européenne vis-à-vis de l’idéologie libre-échangiste et antisociale portée dans les échanges mondiaux par l’OMC. Livrant bientôt les restes de nos filières nationales à la merci d’une concurrence écrasante, stratégie aucunement pertinente pour renforcer nous atouts et nos outils productifs en la matière.

Le marché du sucre mondial, en surproduction, connaît une baisse de son cours.

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Le cours des sucres entre 2006 et 2014.

On n’engage pas ses troupes au combat quand elles sont fourbues, désorientées et désorganisées. Le souverainisme est un bon moyen pour réorganiser un marché intérieur, et la filière sucre, qui fait écho aussi bien dans les Outre mer qu’en métropole, aurait beaucoup à y gagner. A commencer par la (sur)vie.

Le marché du sucre est perçu comme stratégique depuis le début de la construction européenne. Depuis 1968, il est régi par des règles très spécifiques et précises. Ce marché entre dans la catégorie des Organisations Communes de Marché. Il s’agit des volets les plus importants de la Politique Agricole Commune, qui régissent les conditions d’intervention des pouvoirs publics afin de soutenir une filière notamment par la pratique de prix garantis auprès des producteurs pour les protéger des fluctuations des cours mondiaux, assez volatiles dans le cas du sucre. Une politique des quotas commerciaux est également appliquée afin de limiter les imports de sucre extérieurs et favoriser les producteurs européens de sucre.  Le mécanisme est simple, les importateurs étrangers disposent d’un quota sur lequel ils sont affranchis de droit de douanes, tout dépassement entraine une taxation de leurs marchandises. Des quotas de production et de rachat étaient également mis en place par la Commission européenne pour éviter une crise de surproduction.

Si, dès le début de son existence, la communauté européenne, a voulu organiser le marché du sucre, c’est parce qu’il s’agissait déjà à l’époque d’un marché perçu comme stratégique pour les intérêts européens. A juste titre puisque toutes les données et toutes les prévisions montrent que la consommation de sucre n’a pas cessé et ne cessera pas d’augmenter. Entre 200 et 2011 la consommation mondiale de sucre est passée de 121 millions de tonnes à 151 millions de tonnes. Cependant, il y a bien, au niveau mondial, une surproduction puisque sur la même période, la production mondiale est passée de 127 à 163 millions de tonnes. Les prévisions prévoient un équilibrage entre l’offre et la demande aux alentours de 2020 avec une consommation/ production atteignant l’une et l’autre environ 190 millions de tonnes. En attendant, l’offre et la demande s’appliquant sur les cours mondiaux, la surproduction a provoqué une chute des prix du sucre. En trois ans, le cours du sucre a perdu 23%, atteignant des plus bas historiques.

Il s’agit du reste d’un marché très concurrentiel avec des producteurs énormes capables de pratiquement décider des cours mondiaux. Le Brésil par exemple, assure 62% des exportations mondiales en 2015. Il est de très loin le premier producteur de sucre, devant l’Inde et l’Union européenne. L’ampleur de sa production et la disponibilité d’immenses étendues cultivables lui permet de jouer à plein sur son modèle latifondiaire entraînant des économies d’échelle considérables. Du reste, le Brésil ne possède pas les mêmes normes environnementales que l’Union européenne, ni les même normes sociales qu’un pays comme la France, ce qui lui permet d’avoir des coûts de production plus faibles.

Les mécanismes de la PAC : dernières garanties de la filière de la canne à sucre en Outre-Mer.

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La Bourse de Londres, incontournable pour la cotation du sucre.

La PAC protégeait donc les sucriers français d’Etats disposant d’une capacité de production immense et de faibles protections socio-environnementales.

Ne s’y trompant pas, le Brésil, l’Australie et la Thaïlande ont déposé une plainte à l’Organisme de Règlement des différends de l’Organisation Mondiale du Commerce en 2000 afin de protester contre les dispositions d’organisations du marché du sucre en Europe.  Leurs argumentations reposaient sur une agressivité à l’égard de la politique des quotas pratiquée par l’Union européenne, perçue comme « protectionniste », faussant de fait la concurrence mondiale, ce qui en l’espèce est exact. L’ORD a donc appliqué les textes mondialistes du GATT et de l’Accord de Marrakech sur le libre-échange et a condamné en 2005 l’Union européenne à modifier l’organisation de son marché du sucre.

Ainsi, dès 2006/2007 les personnels de Bruxelles ont planifié l’administration du cocktail ultralibéral au marché du sucre en Europe. Les mesures, qui seront mise en œuvre en 2017 sont simples : suppression de tous les quotas et libéralisation complète du marché du sucre.

Une filière du sucre ultramarine très fragile…

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Des plantations encore très artisanales dans des conditions difficiles.

La filière sucrière française est divisée en deux grandes catégories. Les betteraviers en métropole, et les sucres de canne dans les territoires ultra-marins. Les betteraviers métropolitains, les études le constatent, ont une bonne productivité et des capacités d’adaptation plus élevée que leurs collègues ultra-marins.

En effet, la filière sucrière ultra-marine souffre de handicaps de compétitivité structurels. D’abord, l’éloignement, qui entraîne un surcoût de transport à la tonne. Le sucre de canne doit également subir plus de transformation que le sucre de betterave. Un rapport parlementaire a estimé ce surcoût à 238 euros la tonne, ramené à 100 euros/tonne après les aides publiques. Ce qui est tout à fait considérable.

Cette filière est également caractérisée par des petites exploitations familiales, puisque la taille moyenne d’une exploitation de canne à sucre dans les territoires ultra-marins est d’environ 5 hectares. Les contraintes géographiques et les surfaces de terres cultivables allouées à la canne à sucre empêchent toute concentration des exploitations pouvant permettre des économies d’échelle et une hausse de productivité à l’hectare par l’acquisition de ressources financières permettant de moderniser les exploitations. La filière est même confrontée à une pression foncière et à un grignotage progressif de sa surface d’exploitation par les promoteurs immobiliers, ce qui constitue un véritable enjeu structurel pour cette filière.

Cependant, si ces traits se retrouvent à peu près partout dans l’ensemble de la filière sucrière ultra-marine, il serait plus approprié de parler « des » filières sucrières ultramarines car il n’y a rien de commun entre les différents territoires ultramarins. En terme de productivité, de qualité du sucre, d’industries de transformation et de surfaces exploitables disponibles, rien n’est commun sinon les difficultés structurelles. Ce qui rend particulièrement complexe à réformer la filière.

 

…en train d’être jetée en pâture sur les marchés mondiaux.

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Le Brésil : rouleau compresseur de la canne à sucre française ultramarine.

La Commission européenne va détruire la filière sucre en Outre-Mer.

Une chose est certaine, l’élixir de la libéralisation totale est un poison mortel. La filière n’étant pas viable en l’état, la conséquence de cette réforme du marché européen du sucre sera à terme sa disparition totale, emportant les 40 000 emplois directs et indirects qu’elle représente avec elle, un désastre économique et social qui ne fera que marginaliser davantage nos territoires ultramarins, sacrifiés sur l’autel du mondialisme. La fin des prix de soutien et le raccrochement aux cours mondiaux va entraîner une chute de 26 des prix, et donc une baisse équivalente des ressources financières des exploitants au vu de l’absence de capacité d’adaptation de ceux-ci. Cette baisse sera insupportable pour quasiment toutes les exploitations.

Sans parler de la fin des quotas de production qui n’avantage pas du tout ces producteurs incapable de produire assez pour faire des économies d’échelles. Ils retomberont dans un shéma classique des économies ultramarines : impossibilité de se mettre en compétition avec des pays produisant beaucoup, capables de réduire leurs prix et dont les normes sociales et environnementales achèvent de les laminer à l’échelle mondiale.

Le Président du syndicat des sucres de la Réunion, M. Philippe Labro, lors d’une audition dans le cadre d’un rapport d’information de la délégation parlementaire des Outre-Mer l’expliquait très clairement :

« Sur les 260 000 tonnes de sucre produites outre-mer, environ 60 %, soit près de 160 000 tonnes, sont appelés à être transformés dans les raffineries européennes pour y devenir du sucre blanc, après quoi il n’est plus possible de les distinguer du sucre de betterave dont la production, en 2015, atteindra 18 millions de tonnes. Notre sucre se retrouvera donc en pleine concurrence pour l’accès à un marché devenu totalement libre et dans lequel les consommateurs, les chaînes d’hypermarchés et les grands utilisateurs industriels – Danone, Nestlé, Coca Cola – auront le choix entre acheter du sucre de betterave, fabriqué dans l’une des nombreuses sucreries européennes, ou acheter du sucre blanc raffiné, issu d’une raffinerie alimentée par des sucres de canne provenant soit de l’outremer français, soit de pays ayant conclu des accords commerciaux avec l’Europe ou ayant déjà des accès privilégiés – les PMA, les ACP et, depuis peu, la Colombie, le Pérou et les pays du pacte andin qui sont nos concurrents potentiels dans le domaine du sucre de canne. Nul doute que nous rencontrerons des problèmes de compétitivité» – 7 mai 2014, Assemblée nationale, Délégation aux Outre-Mer.

Cette concurrence ne se fera pas qu’avec des pays pratiquant le dumping social ou environnemental ou encore disposant d’immenses capacités de production. Elle se fera aussi entre sucriers français métropolitains et ultramarins. En effet, avec la fin des quotas, les betteraviers seront autorisés à produire sans limites. Ils prendront des marchés aux sucriers dévolus autrefois par la régulation de la production aux sucres issus de l’Outre-mer notamment dans l’industrie agro-alimentaire en Europe.

Dans ces conditions, et au vu de la violence du choc économique qui s’annonce, toute réforme de la filière sucrière en Outre-Mer sera totalement impossible si les mesures prévues en 2017 rentrent en application, car il n’existerait tout simplement plus de filière à réformer ; c’est ce qu’exprimait l’ensemble des interventions de M. Labro dans ses différentes auditions.

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La modernisation et les techniques innovantes : seule alternative pour le sucre de canne français.

Rendre la filière viable par l’innovation : un défi souverain.

La réforme des filières sucrières ultramarines pourra se faire dans le cadre d’un Etat souverain, hors duquel, aujourd’hui, précisément, elle ne parvient plus à survivre. Et à la condition de lui en donner le temps. Les efforts de concentration que l’industrie de transformation du sucre situé dans les territoires ultramarins ont déjà été en grande partie effectuée, en particulier à la Réunion. Il faut à présent que la filière arrive à promouvoir une identité, à miser sur les biotechnologies afin de mettre au point des variétés de canne à sucre plus résistante, plus productives.  Il est également nécessaire de lutter contre la pression foncière qui pèse sur les producteurs du fait de la spéculation immobilière en prenant les dispositions législatives favorisant sinon l’augmentation, au moins la stabilisation de la surface agricole utile dévolue à la canne à sucre.

Pour développer nos filières nationales, il faut d’abord les sauvegarder. Et pour cela impérativement refuser les solutions d’ouverture en trompe l’œil, imposé par l’Organisation Mondiale du Commerce dont ici l’Union européenne, comme à son habitude, se fait le servile laquais en acceptant une mise en concurrence fatale pour des activités fragiles.

 

 

 

 

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